Accueil   Ecrivez-nous   Plan du site
Découvrir la commune 
Présentation
VUES AERIENNES
Histoire
Patrimoine
Visiter les environs
Se loger / Se restaurer
Découvrir la commune

Histoire


 Origines de Steinbourg



Jusqu'à un passé récent, l'histoire du village nous semblait relativement jeune, comparée aux villages voisins de Monswiller, Dettwiller ou encore Waldolwisheim.
Aujourd'hui il ne fait aucun doute quant à une occupation antérieure de notre territoire.
Tout d'abord dans la forêt de Monsau, deux tumulus ont été signalés par F. Conrad en 1997. Un premier, intact, d'un diamètre de 20 mètres, un deuxième de 90 mètres fut éventré par l'implantation d'une route au XVIIIème siècle.
Par ailleurs un lingot de fer gallo-romain bipyramidal détenu par le Musée archéologique de Saverne témoigne d'une présence d'une population à Steinbourg, à cette époque.
Les fouilles archéologiques effectuées dans le futur tracé LGV par le Pôle d'archéologie départemental en 2008, 2009 et 2010 ont mis à jour d'importants vestiges d'un établissement gallo-romain sur les lieux-dits Altenberg et Ramsberg. D'après la faible quantité de mobiliers archéologiques mis à jour, la datation a pu être établie au IIème siècle.

Lien vers le site de l'Institut National de Recherches Archéologiques Préventives :

http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Sites-archeologiques/p-18023-Steinbourg-Altenberg-et-Ramsberg-3.1.htm


Le nom original du village "Steinwirki" (aujourd'hui on continue encore à appeler le village "Steiweri" en alsacien) est d'origine francique et signifie "installations défensives". Steinbourg était en effet situé sur une colline surplombant la Zorn et à la croisée de la route romane du piémont des Vosges et de la route préromaine de la Moselle.
L'origines des Armoiries de Steinbourg, l'épée de Saint Paul et la clé de Saint Pierre rappelent les Saints Patrons de la Paroisse qui sont également ceux du couvent de Schwarzach-Rheinmunster (Rastatt).
Le nom de Steinbourg apparaît pour la première fois dans un acte d'échange de terres établi au palais impérial d'Aix la Chapelle en l'an 828 entre l'Abbé Waldo du couvent de Schwarzach-Rheinmunster et le Comte Erchanger, Comte Souabe et de Brigsau, père de Sainte Richarde, fondatrice de l'Abbaye d'Andlau.
On datait la création de la commune du temps des châteaux forts (nom en-burg et forteresse présente au XIIème siècle), évacuant un peu trop vite le fait que Steinbourg en réalité était entré dans l'histoire sous une autre appellation, celle de Steingewircke, en 1120, dans la comptabilité de l'abbaye d'Andlau.
Au XIVe siècle, Steinbourg est relevé comme appartenant aux nobles Stahel de Westhoffen.
C’est en 1412 que Jean Stahel de Westhoffen vendit à l’évêque de Strasbourg, Guillaume II, le domaine direct du village avec tous ses droits.
Andlau gardait encore la cour colongère et le droit de patronage du village. C’est ainsi qu’en 1439 la commune fut le théâtre d’une bataille entre le Comte de Lichtenberg et les Armagnacs.
En 1487 et 1525, on relève le nom de Steinberg ; sous Louis XIV on trouve même la commune sous le nom d’Istambourg.
Ce n’est qu’en 1588 que l’évêque de Strasbourg réunit tout le domaine à l’évêché. En 1622, Steinbourg était le quartier général des troupes de Mansfeld, qui occupaient Saverne.
En 1636, les Suédois détruisirent complètement le village.
Ce n’est qu’en 1669 qu’apparaît enfin le nom de Steinbourg - le radical Stein (pierre) revenant toujours dans ces variations en raison des anciennes carrières de pierres qui existaient dans la commune.
En 1681, celui-ci accorda en fief à la famille des Mayerhoffen les biens et dépendances de la colonge ainsi que le château.
Devenu propriété privée, le château fut vendu en 1860 puis revendu en 1938, pour finalement devenir propriété communale en 1955. Il abrite actuellement les locaux de la mairie et de la Bibliothèque Municipale .
En 1870, des escarmouches eurent lieu entre les zouaves de l’arrière-garde des forces françaises de Mac-Mahon et les éclaireurs prussiens.
Le village fut menacé par l’artillerie lourde allemande de destruction totale si les francs-tireurs ne se soumettaient pas.
Grâce à l’intervention du maire et d’une religieuse, la localité fut épargnée.
Sous l’occupation allemande de 1940, la commune se distinguait une nouvelle fois.
On releva d’abord une résistance passive, puis virulente au fur et à mesure des revendications des occupants.
Exaspérés par le comportement des Steinbourgeois, les Allemands investirent le village un dimanche de 1941 avec plusieurs compagnies.
La population se barricada dans les maisons et dans l’église.
Les militaires arrachaient les volets et firent sortir les habitants sur la place de l’école, certains furent humiliés et frappés.
Par la suite, il y eut des déportations au camp de Schirmeck et l’incorporation de force des jeunes gens dans l’armée allemande, dont un nombre important fut envoyé sur le front russe.
Steinbourg fut libéré le 22 novembre 1944 et ce à la plus grande joie d’une population qui n’avait jamais perdu l’espoir de redevenir française.


L'étude exhaustive de Monsieur Claude Minni auquel ce texte fait partiellement référence est consultable à la Bibliothèque Municipale.

De l'Antiquité à nos jours
Rédacteur : M. Claude MINNI



ANTIQUITE
Jusqu’à un passé récent, l’histoire du village nous semblait relativement jeune comparée aux villages voisins. On datait la création de la commune du temps des châteaux forts (nom en -burg et forteresse en pierre présente au XIIIème siècle), évacuant un peu trop vite le fait que Steinbourg était entré dans l’histoire sous une autre appellation, celle de Steingewircke, en 1120, dans la Comptabilité de l’abbaye d’Andlau, « villa Steingewirke ad proprietatem S. Petri et Richardis in Andelohe pertinens » (E. Herr, dans « Bemerkenswertes Mittelalter », Schenckungen 1908, p. 74). A. FUCHS en 1898, dans « Die Ortsnamen des Kreises Zabern », a, le premier, mis en évidence que le terme « wircki » était d’obédience franque, signifiant en francique installations défensives au pluriel. Le son [w] est incontestablement francique, il est étranger aux habitudes articulatoires des Romains qui ne pouvaient le produire, il engendrera le [g] en roman et français, que l'on retrouve dans Gewircke comme une survivance du passé. Quand l'archéologie est déficiente, la toponymie vient au secours des historiens pour percer le voile des anciens temps.
Aujourd’hui il ne fait même plus doute quant à une occupation antérieure des lieux.
Tout d’abord dans la forêt de Monsau, deux tumulus ont été signalés par F. Conrad en 1997. Un premier, intact, d’un diamètre de 20 m, un deuxième de 90 m fut éventré par l’implantation d’une route au XVIIIème siècle. De Steinbourg provient aussi un lingot de fer datant de la Tène, bipyramidal et géométrique (Musée archéologique de Saverne) trouvé au lieu-dit Kalikoffe. Les preuves manquent pour affirmer qu’il s’agissait d’une implantation sédentarisée. Mais en 2008-2009, à la suite de fouilles préventives liées à la construction de la LGV Est, a été mis à jour une villa rurale gallo-romaine du Ier siècle au lieu dit « Altenberg », un plateau en hauteur au nord du village actuel. Un terrain doublement attractif : • une terre fertile située au-delà des marécages de la sorna instable de jadis, en surplomb sur la dernière colline loessique de la plaine d'Alsace avant la forêt vosgienne • un endroit stratégique avec une vue panoramique non loin de la route préromaine qui reliait Metz à Brumath, deux villes importantes de la civilisation de l'âge du fer.
Retour sur le passé : la période gallo-romaine, situation historique avant l'arrivée des Romains (58 avant J.-C., victoire de Jules César sur le roi suève Arioviste dans les environs de Cernay) la région de Saverne était occupée par les Médiomatriques, une peuplade gauloise originaire de la Marne, leur territoire s'étendait jusqu'à Verdun. Ils occupaient une partie de la plaine d'Alsace on ne sait jusqu'où exactement. La densité de la population devait y être faible car contrairement à la Moselle (6.222 km2 + la partie orientale de l'arrondissement de Saverne, l'Alsace Bossue) représentant cinq pagi (circonscriptions celtiques), le pays au-delà des crêtes ne formait qu'un pagus, pour un territoire couvrant 4.000 km2 (la superficie du Bas-Rhin sans l'Alsace Bossue). Entre -71 et -58 cette contrée sera colonisée par les Triboques, tribu germanique venue de la rive droite du Rhin avec Arioviste, on ignore leur origine. Jules César laissa ces anciens belligérants s'installer sur le territoire des Médiomatriques. Peut-être en représailles parce que ces derniers envoyèrent un contingent de 6.000 hommes à Vercingétorix lors du soulèvement de la Gaule en -52.
Tacite nous a indiqué un second motif : ils furent installés dans la plaine alsacienne, «ut arcerent, non ut custodirentur», comme rempart pour défendre la Gaule contre d'autres envahisseurs. Le premier empereur romain, Auguste, restructura l'espace de la Gaule entre -16 et -13 dans le but de percevoir le cens, l'ancêtre de notre impôt foncier. On détacha alors administrativement la plaine d'Alsace du territoire médiomatrique. Cela se fit sans précipitation, en l'an 15 après JC, la plaine bas-rhinoise appartenait toujours juridiquement aux Médiomatriques d'après Strabon, Géogr. IV, 193. L'influence de la culture médiomatrique restera un temps dominante dans la région (fermes de la forêt du Wasserwald à Haegen) tandis que l'assimilation des Triboques faisant de Brocomagus (Brumath) leur chef-lieu sera stupéfiante. Ils étaient agriculteurs comme tous les peuples dans l'armée d'Arioviste, c'est à la recherche de champs qu'ils avaient passé le Rhin : «Postes quant agros et cultum et copias Gallorum hommes feri ac barbari adamassent, traductos plures». On admet communément comme nombre 80.000 immigrants, qui se seraient fondus pacifiquement dans une des régions les plus fertiles d'Europe. R. Forrer dans « l'Alsace romaine » prétend que les serfs auparavant sous la domination des seigneurs médiomatriques ont dû continuer à cultiver les mêmes champs sous les nouveaux maîtres : « le paysan alsacien est immortel, il travaille le sol de père en fils, que son maître politique soit de l'est ou de l'ouest ». Presque autant de Gaulois, paysans, fermiers, commerçants et artisans, que de Triboques ont dû rester si on tient compte des 15 habitants au km2 et de l'importante surface forestière de l'époque autrement on comprendrait difficilement une assimilation aussi rapide et complète des Germains, tellement radicale qu'à peine un seul nom germanique se rencontre dans près de 200 inscriptions latines découvertes dans le pays des Triboques. Autrefois, les populations locales n'étaient pas chassées mais soumises. Les Romains comprennent vite l'importance stratégique du seuil de Saverne reliant les deux peuples et fondent une station de relais, Tres Tabernae, aux confins de deux des routes les plus importantes de la Gaule : • la nouvelle route romaine du piémont des Vosges, de la Trouée de Belfort jusqu'à Niederbronn, en passant par Wasselonne, d’où un diverticulum gagnait Saverne. La route principale continuait, presque en ligne droite jusqu'à Niederbronn et franchissait la Zorn à Steinbourg • la route pré-romaine de la Moselle, venant de Reims et Verdun, passant par Metz et Sarrebourg Cette voie passait non loin de la villa découverte en 2008, les villas romaines étaient toujours construites à proximité des routes. Lorsqu’on examine une carte du relief vosgien, on se rend aisément compte du rétrécissement du massif des Vosges associé à une faible déclivité juste en face de cet endroit. De nombreuses fouilles attestent de la présence d’oppidums gaulois sur les hauteurs du Col de Saverne (sommets du Koepfel, du Baerenkupfel et du Barbarakopf). De là deux lignes conduisaient à Strasbourg : une très ancienne via Brumath, cité confirmée par les Romains capitale de la civitates Brocomagus, une autre par le Kochersberg vers Strasbourg et l'Allemagne du Sud. Il est plus que probable que lorsque Saverne fut fondé on continua d'éviter la ville, passant par l'antique passage nord du seuil de Saverne, le Plattenweg, les hauteurs du Munchberg et, certainement, ne serait-ce qu’en raison de la topographie des lieux, par les collines de Steinbourg vers Gottesheim (des découvertes archéologiques contemporaines, tuiles légionnaires, y attestent un poste militaire). Cette route quoique hypothétique dans son tracé, est certaine dans son existence. Le Kreuzelwasen au nord-ouest du village, dont l’appellation est restée jusqu’à nos jours, pouvait être l’endroit où les deux routes, sud-nord et ouest-est se croisaient. Médiomatriques et Triboques fusionnent en une seule civilisation, les Gallo-Romains. Dans ce paysage d'openfield ou champs ouverts à habitat dispersé se forment d'après des plans stéréotypés des villas romaines un peu partout (on estime qu'en Alsace la densité était d'une ferme tous les kilomètres). La villa est en fait une ferme implantée directement sur le domaine foncier qu'elle exploite. Il est fort probable qu'à Steinbourg l'Altenberg, la colline des Anciens, ait été mis en culture dès avant la période romaine comme tous les versants sud du Muschelkalk, qui ont donné naissance à des terres très fertiles pour le blé. Le fond marécageux de la Zorn n'était pas cultivable et les Celtes de l'Antiquité n'étaient pas ces demi-sauvages présentés par les auteurs romains et grecs. Ils lègueront au contraire un héritage important aux civilisations suivantes, des outils et techniques agricoles sophistiquées, depuis la faux jusqu’aux forces pour tondre les moutons, en passant par l’araire à soc de fer ou le tonneau. Ils savaient reconnaître les bonnes terres que Louis XIV plus tard, regardant vers Steinbourg du haut du col de Saverne, qualifiera de beau jardin.
Les investigations aériennes et archéologiques depuis les années 1980 dues à la multiplication des infrastructures routières et ferroviaires révèlent qu'il y eût dans la majorité des implantations une continuité d'occupation, des migrations protohistoriques jusque post-romaines mais on ne retrouve plus de traces de vestiges celtes car ces peuples, adeptes de la réincarnation, ne s'évertuaient pas à laisser des traces de leur séjour ici-bas comme les Romains privilégiant une existence charnelle. La datation des rares vestiges trouvés lors des fouilles sur 3,8 ha remonte au Néolithique (deux silex taillés) et le PAIR mit à jour une fosse avec un bovin dont la datation au carbone 14 indique entre 1370 et 700 avant Jésus-Christ. On est sûr aujourd'hui qu'un bâtiment isolé de 12m2 existait sur l'Altenberg entre 620 et 525 avant Jésus-Christ ainsi qu'un plus grand avec un ensemble funéraire avec urne en céramique contenant les restes brûlés du défunt entre 200 et 125 avant J-C. Occupation attestée aussi entre 125 et 25 avant J-C, puis vers 30-40 après J-C mais l'autoroute A4 construite dans les années 1970 au temps où l'archéologie préventive n'existait pas, à détruit les fermes gauloises faites de bois et de torchis. L'Altenberg est à un emplacement idéal, bordé par la Zinsel et le ruisseau de l'Heiligenberg, orienté plein sud. La colline à la vue circulaire attire les Romains apportant avec eux l'assolement biennal et la vigne (des vignes y seront toujours exploitées au XXème siècle). Le terrain fut habilement exploité. La topographie du site, en pente, a nécessité un réseau de drainage intensif, une première fois avant l'érection de la bâtisse, puis après ; les Romains étaient passés maître dans cette technique. Le corps de logis était situé en hauteur, dans la partie la moins fertile, les annexes sur la pente sud. Le plan que suggèrent les fondations, des tranchées remplies de pierre, est régi par les règles de symétrie typiques de la civilisation romaine. Il apparaît que le plan fut d'abord carré avec une entrée de 3 mètres à l'est flanquée de deux solides pavillons, à peu près identique à la villa restaurée de Mehring, en Sarre allemande, cette partie résidentielle faisait 3500 m2, puis s'étendit. Les murs de pierre étaient classiquement liés d'un mortier à base de chaux. La maison bâtie en terrasses dans la pente nécessita des fondations de contrefort pour résister à la poussée. Les fondations de la villa datent de 40-80 après Jésus-Christ. Les archéologues purent dégager une cave avec une niche pour l'éclairage, on y a retrouvé des morceaux d'amphores et des fragments de tuiles, et des canalisations faites avec des blocs de grès dont la fonction devait être d'amener de l'eau d'une source proche. A quelques mètres au sud de l'habitation principale un pavillon thermal occupait une surface de 100m2 avec vestiaire, sauna, bain tiède, bain chaud et froid, chauffage type hypocauste avec briques creuses pour diffuser la chaleur. Au sud-est un sanctuaire composé d'une colonne dédiée à Jupiter, représenté sous les traits d'un cavalier romain, tenant les rênes de la main gauche et le foudre de la droite (on dit le foudre, un symbole d'origine grecque évoquant un faisceau de flèches en zigzags, pas la foudre, le phénomène naturel). Le Jupiter est anguipède c'est à dire qu'il est représenté dressé sur son cheval cabré qui foule aux pieds un géant difforme en queue de serpent, comme les statues de la même époque trouvées au sanctuaire du Donon. Cet emplacement est devenu temple au III-IVème siècle. Quatre sépultures à crémation ont été trouvées, puis dans la partie orientale a été déterrée une nécropole plus tardive, à incinération. Une dizaine de bâtiments en terre et bois avec de nombreux squelettes d'animaux ont été mis à jour. Les deux premiers siècles relativement paisibles dans notre secteur à l'abri du « limes », sont favorables au développement d'établissements ruraux, même isolés. C'est la pax romana. Mais en 260 les Alamans franchissent le limes et atteignent le Rhin. Vers 350 ils font irruption en Alsace et ravagent la région, ils s'empareront de Saverne en 356. La villa de l'Altenberg subit sans doute une dure épreuve. En 357, l'empereur Julien arrive par le col de Saverne avec ses légions, délivre Saverne et fait reconstruire, spe celerius, le rempart, y met des soldats et des provisions pour une année. Il est à noter que si les Romains purent se ravitailler les cultures ont dû être maintenues dans la région et le sol travaillé malgré les invasions, Ammien Marcellin, témoin oculaire de l'événement, rapporte que les collines proches étaient couvertes de blés mûrs. La célèbre bataille près de Hausbergen, en 357, ramena pour un certain temps encore l'Alsace dans le giron de l'empire mais en 401 les garnisons romaines du Rhin et du Danube sont rappelées à Rome pour combattre les Wisigoths. Beaucoup de Romains les suivirent. Les cités s'appauvrissent, à voir la rareté des monnaies trouvées lors de fouilles successives (elles s'arrêtent subitement à Niederbronn, Sarrebourg et Saverne avec Arcadius). En 406 une nouvelle ruée des Alamans met définitivement fin à l'époque romaine en Alsace, une période d'anarchie commence et les friches réapparaissent. Les Huns d'Attila traversent le pays en 451 (tombe noble trouvée à Hochfelden). A Steinbourg il n'y a nulle trace d'abandon brutal mais l'habitat de prestige disparaît. Apparemment les activités ont continué un certain temps, de nombreuses traces d'occupation post-romaine, en attestent dans la partie ouest où a été mis à jour un groupe funéraire de huit sépultures enterrées sur le dos, la tête à l'extrémité occidentale de la tombe, ce qui correspondait aux rites funéraires chrétiens du haut Moyen-Age (VIème siècle). La demeure bâtie par les Romains sur le vieux sol gaulois a peut-être vu son toit s'effondrer ou ses murs brûler, mais elle ne fut pas délaissée, les nouveaux groupements humains en présence ayant repris l'activité dans la partie ouest de la fouille (grand enclos rectangulaire et chemin palissadé, grenier à grains). Les thermes ont été transformés en petite église rurale (tombes à proximité). Les études encore en cours peuvent réserver des surprises quant à une réoccupation des lieux, de même qu'un examen de la forêt attenante plantée en 1693 car dans la mémoire des anciens Steinbourgeois celle-ci se dénomme « Jungwald », le contraste avec « l'Altenberg » est saisissant. Le premier bâtiment de 12m2 des VIIème - VIème siècles avant Jésus-Christ pourrait faire partie d'une occupation plus au nord, sous cette forêt, ce qui ferait sens géographiquement parlant. L'endroit, toujours occupé par des hameaux entre le Xème et XVème siècle où Steinbourg se développe de l'autre côté (cour colongère), témoigne donc d'une occupation de 3000 ans et peut-être plus.

HAUT MOYEN-AGE
Steinbourg au Haut-Moyen-Age : premières traces écrites
Les êtres humains sont les rouages d'une mécanique qui souvent les dépasse. Leur histoire s'insère dans la grande, qui permet de comprendre ce que fut leur quotidien. Les Francs s’établirent dans le pays après la victoire de Clovis sur les Alamans à Tolbiac en 496. L’Alsace échut à Thierry, son fils, constituant d'abord l’Austrasie avec d’autres régions de la Lorraine jusqu’à l’Aquitaine. Les Mérovingiens y résideront souvent, les Vosges (« silva regis », forêt royale) constituant leur terrain de chasse privilégié. Childéric IV y fait élever roi de Bourgogne et d'Alsace son fils Theuderich en 596 à Marlenheim (ce qui occasionna une guerre avec son frère Theudebert, roi d'Austrasie, en 610), celui-ci habitait Dettwiller. Theuderichi villa (Theuderich = Dietrich), et autrefois on écrivit Dettwiller, Dietweiler (Dietrich's-Weiler), d'où l'origine de ce village. Clotaire séjourne aussi en Alsace en 613, Dagobert y laissera son empreinte indélébile, le château de Dagsburg (Dabo) avait ses faveurs. Vers 640, afin d'assurer la sécurité sur le Rhin, le roi d'Austrasie fonde à des fins militaires le duché d'Alsace attribué au duc Gondoin, puis Boniface et enfin Etichon ou Adalric, père de Sainte Odile, qui fonde la dynastie des Etichonides (son fils Adalbert et petit-fils Liutfrid lui succèderont comme duc). Le texte central d'où découle l'analyse des pages suivantes date du 4 mars 828 dans un acte officiel établi au palais impérial d'Aix-la-Chapelle : Dederunt igitur Erkingarius comes, ac gentrix et germani sui Rotdrudis, Vuoradus, Bernaldus et Bernardus in pago Alsacinse in villa, vel marka Erbildisvillare, in loco qui appellatur Zinzila (la Zinsel), mansos decem et septem, et prata ad carratas quinquaginta, et de vinea aripennos quatuor Waldo abbas monasterii quod vocatur Svarzhaha (Regesta Imperii RI I 1 n. 849). Heinrich Büttner, dans « Geschichte des Elsass », tome 1, 1939, et Michael Borgolte « Die Geschichte der Grafengewalt im Elsass von Dagobert I bis Otto dem Grossen » confirment : « im Jahre 828 genehmigten Ludwig der Fromme (Louis le Pieux) und Lothar I (Lothaire, son fils) einen Besitzaustauch zwischen Graf Erchanger und dem Kloster Schwarzach. Graf Erchanger erhielt dabei 17 Hufen in der Mark von Ernoldsheim, nördlich der Zaberner Steige, gemeint waren dabei Rodungshufen in dem nahe gelegenen Steinburg“ (Schoepflin, Alsatia diplomatica 1,72 Nr. 89 : Regesta Alsatiae 1 Nr. 470 ; BM Nr. 849). Il s’agit d’un échange de terres à Kriegsheim et Ittlenheim appartenant à la famille Erchanger avec celles proches de la Zinsel à la demande du comte et de Waldo, abbé de Schwarzach (à ne pas confondre avec Waldo de Reichenau, futur évêque de Bâle et Pavie et précepteur de Pépin, le fils de Charlemagne). Schwarzach - aujourd'hui Schwarzach- Rheinmünster - est l'héritière du couvent d'Arnulsau situé sur une île du Rhin créé en 725, et qui avait brûlé. Erchanger hérita par la même occasion de 34 mancipias (17 X 2, hommes et femmes *1), de prairies de 50 charrues (*2) et 4 vignobles (assurément ceux qui existaient déjà du temps de la villa romaine), en tout une superficie de plus de 250 hectares. Büttner précise « damit ist zweifellos der spätere Besitz Andlaus gemeint, das damals noch in der Mark von Ernolsheim gelegen war und seinen späteren Namen noch nicht führte“. Notons que la superficie actuelle de la Commune est exactement de 277 ha 12 a, dont 154 ha de forêts (Vogelgesang + Kreutzwald). Il est établit aujourd'hui qu'au vu de l'outillage rudimentaire de ces temps, un paysan et sa famille pouvait cultiver environ 1 ha de terres. (*1) Mancipia, pluriel de mancipium : à l'époque féodale des serfs appartenant au domaine cultivé, ne possédant rien en propre, ni leur mobilier ni leur cabane. Ils étaient vendus avec le fond avec femmes et enfants. Astreints aux travaux les plus pénibles, la récolte appartenait en totalité à leur maître. (*2) Charrue : unité de mesure ancienne égale à la surface qu'un homme pouvait labourer en une journée à la charrue, environ 12 arpents = 5 ha. Deux illustres personnages font leur apparition, Ruthard et Erchanger (ou Erkangar). Pour comprendre cette période-clé de l’histoire de notre village, retour à la situation historique en Alsace après les grandes invasions. Les Alamans ont donc été chassés au-delà du Rhin par les Francs qui récupèrent leurs terres. R. Langenbeck dans sa bibliographie des années 1930 expose la théorie que les Alamans ont jadis évité les régions où se tenaient encore des Romains, ce qui explique que ces territoires aient passé aux Francs, une fois désertés, ceci toutefois ne vaut pas généralité. Pour gouverner un pays aussi vaste les Mérovingiens s'appuient sur l'Eglise en construisant une multitude de monastères et couvents qu'ils possessionnent avec des terres. Ils assurent ainsi la cohésion du royaume et tempèrent leur inquiétude de l'au-delà. De surcroît les monastères défricheront les forêts et fourniront contingents et subsistance aux armées en campagne. C'est la largitas regia qui poursuit des buts politiques autant que spirituels et mène au fur et à mesure à un partage de souveraineté dans l'intérêt commun. Dans la région, Leobardi Cela en 589, renommé Marmoutier en 724, inaugure le mouvement, avec le concours financier de Childebert II, roi d'Austrasie. L'abbaye appartenait au puissant évêché de Metz. Les terres limitrophes léguées par le roi constituent la marche d'Aquilée et s'arrêtent au sud de Steinbourg, bordées par la Zorn (c'est ainsi que Steinbourg, Saverne et Phalsbourg dépendront quant à eux de l'évêché de Strasbourg). Le terme de marche n'est pas anodin. Du germanique marka, il signifie frontière. On emploie le même vocable en 828 : marka Erbildisvillare. La définition qu'en donnent les encyclopédies est la suivante : « une marche est un fief créé dans une zone frontalière par conquête ou par détachement d'un autre territoire, auquel le souverain attribue une fonction de défense contre les territoires voisins ». Au Nord, l'abbaye de Wissembourg, créée avant 695, la date exacte n'est pas connue, que nous savons extérieure à la sphère ducale au VIIIème siècle, administrativement rattachée au diocèse de Spire, le Speyergau. On prétend que c'est Dagobert Ier qui fonda ce poste avancé. Wissembourg dispose d'un énorme patrimoine foncier à cette époque, allant jusqu'en Alsace Bossue le long de la vallée de la Moder et dans le pagus de Sarrebourg, presque la totalité des terres cultivables (13 manses, entre 117 et 159 ha) du village voisin de Dettwiller. Elle borde Steinbourg au nord comme à l'est. En 723 est fondée, juste en face de l'endroit évoqué par Büttner, l'abbaye de Neuwiller, dotée de terres sur les deux versants des Vosges, ce sera la possession la plus à l'est des évêques de Metz. Marmoutier et Neuwiller encerclent carrément Steinbourg. Au siècle suivant l'évêque Drogon, fils illégitime de Charlemagne, transférera les reliques des saints évêques de Metz Adelphe à Neuwiller, Céleste et Auctor à Marmoutier, un acte qui montre toute l'importance qu'on portait à ces deux possessions en Alsace. Heinrich Büttner : « so griffen im Unterelsass von Norden her Weissenburg, von Westen her die Metzer Klöster in die Zaberner Bucht herein. Maursmünster und Neuweiler liegen als Vorposten vor der Zaberner Steige ». Autour de Steinbourg se côtoient vers le milieu du VIIIème siècle trois abbayes influentes, dans des temps où les troubles reprennent. On sait que la famille royale ne résidait plus en ses palais alsaciens depuis la mort d'Adalric en 682, les descendants de ce dernier s'imposant dans la région en leur absence. Mais une reprise en mains se profile. Sous Charles Martel les duchés, devenus héréditaires, sont remplacés par des comtés avec des comtes, fonctionnaires royaux révocables. L'Alsace n'y échappe pas. Le dernier duc d'Alsace, Liuttfrid, disparaît en 739 et avec lui son titre. Son frère Eberhardt qui lui succède n'est plus que comte d'Alsace. La décision ne fait pas l'unanimité. Vers 742 aura lieu la dernière incursion en Alsace des Alamans et des Bavarois du duc Odilon, gendre de Charles Martel, qui contestaient le partage du royaume de France et la suppression de la charge ducale. Pépin le Bref et son frère Carloman interviennent en Bavière contre leur beau-frère, l'un parvenant avec diplomatie à calmer les esprits, l'autre matant la révolte avec férocité, massacrant une grande partie de l'aristocratie alamane en 746 à Cannstatt. Eberhardt meurt en 747 et l'Alsace sera alors purement et simplement rattachée au royaume franc et scindée en deux comtés, Sundgau et Nordgau confiés au gouvernement des comtes Warin et Ruthard. Comte Ruthard Ruthard le Vieux, comte du Nordgau et de l’Ortenau, sur la rive droite du Rhin, nous apparaît comme le successeur des ducs d'Alsace, il mourut en 765. Il jouissait de la confiance de Pépin le Bref siégeant souvent en son tribunal. La Vita Stephani II du Liber pontificalis rapporte que le pape Etienne II, en route pour rencontrer le roi Pépin au domaine royal de Ponthion en 754, fut escorté par deux envoyés du roi franc, l'abbé Fulrad et Rotardus dux,. Il est communément admis que ce personnage, qui réapparaît sans cesse sous de nombreuses formes onomastiques (Chrothardus, Hrodhardus, Ruadhardus, Ruadhart, Chrodardus, Crothardus, Rotardus, Rothardus, Ruodhardus, Ruothardus, Ruthardus, Ruthart) est un des administrateurs influents de l'Alémannie ...id est Milone, Rotgario, Cheimgaudo, Crothardo, Gerichardo, Autgario et Wiberto comite palatii nostri (cf. Borgolte, Die Grafen Alemaniens, p. 230). Ruthard parvint à s'imposer au moyen d'une complète refonte administrative qui ne fit pas que des heureux, marquée par la création de nouveaux districts épiscopaux. Il chargea l'évêque missionnaire saint Pirmin d'une mission évangélisatrice entre Vosges et Forêt-Noire qui eut pour effet la construction de nombreux monastères, en réalité Pirmin fut le bras politique des Carolingiens dans la région, établissant nombre de têtes de pont au-delà du Rhin, sous allégeance de l'évêché de Strasbourg. Ruthard est attesté comme mécène dans tous ces cas : 724 Reichenau 725 Arnulfsau (l'évêque de Strasbourg Eddo en désigne nommément Ruthard comme fondateur et lui donne le titre de vir illuster : vir illuster Rothardus quomis in insula qui vocatur Arnulfo auga juxta fluvium Reni infra nostra parrocia in honore sanctotum apostolorum & sanctae Marae Dei genitricis ceterorumque sanctorum cum Dei adjutorio & nostro consilio monastyrio in suo proprio a novo aedificare conatus est. (Schöpflin, Alsatia diplomatica I 17 n.16) 727 Gengenbach 740 Schuttern 749 Schwarzach (transfert de Arnulfsau, anéanti par un incendie et doté des terres proches de Steinbourg) 762 Ettenheimmünster Toutes ces créations « ruthardiennes » se feront sur la rive droite du Rhin, d'autres (Murbach) ayant lieu en Alsace à la même époque par les descendants des ducs d'Alsace. Elles traduisent une lutte de pouvoir. Pirmin, de même que l'évêque de Strasbourg Eddo, étaient les premiers abbés de Reichenau, chassés d'Allémanie par le duc Theutbald en 727. Lorsque les Alamans subirent une lourde défaite face aux armées franques en 746, le rapport de force s'inversera. Selon le droit franc, couvents et églises appartiennent à celui qui fait donation du terrain et des biens d'exploitation (Gründungsgut) et on sait de source sûre que Ruthard fut possessionné en Alsace (en 758 il fit don de la majorité de ses terres de Dangolsheim à Schwarzach et on retrouve également ses traces à Batzendorf, Hohfrankenheim, Dürningen ou Behlenheim). Au vu de ce qui précède, Ruthard pourrait avoir été le premier feudataire de Steinbourg, mais cela ne tient pas la route. Trois pouvoirs se partagent l'Alsace en ces temps : l'évêché de Strasbourg, le domaine royal et le domaine ducal. Ruthard est, comme il se doit par courtoisie franque, appelé « Duc » dans le sens de fils de Duc dans un diplôme de Charles le Gros pour l'abbaye de Gengenbach en l'an 885 (il y fut enterré avec son épouse), ainsi que dans la Nécrologie du monastère voisin de Schuttern : Ruthardus illustris dux et fundator multarum ecclesiarum. Son ascendance n'est pas sûre, les généalogistes émettent deux hypothèses : • la plupart le considèrent comme Etichonide en ligne directe, il serait l'arrièrepetit- fils d'Adalric. Vignier dès 1649 dans « La véritable origine des maisons d'Alsace et de Lorraine », Eccard (1721) et Hergott (1737, Genealogia diplomatica augustae gentis habsburgicae) ainsi que Schöpflin dans son Alsatia Illustrata (tome I p. 753 et tome II p. 465 et 474) lui attribuent comme père Liutfrid, le dernier duc d'Alsace, le rattachant par conséquent aux Etichonides mâles • un religieux de Schwarzach, Placide Kunstle, dans une dissertation latine manuscrite de Ruthardio monasterium Gengenbaensis et Schwarzaensis fundatore ejusdemque stirpis origine, donne quant à lui pour père Arnould, duc d'Allemagne, mort prisonnier dans une île du Rhin, fils de Drogon donc petit-fils de Pépin de Héristal (le père de Charles Martel) qui détient le pouvoir chez les Francs de 687 à 714. Sa mère serait alors Luitgarde, fille présumée du duc Adalbert d'Alsace, qui aurait été sa tante dans la première hypothèse de Schöpflin. Liutfrid serait son demi-frère dans celle-ci. Les deux généalogies évoquent un lien avec les Etichonides, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, mais si la seconde hypothèse (plausible au vu du parcours de Ruthard) est vraie, il n'y a aucune raison qu'il ait hérité des terres par sa mère puisque la loi salique, promulguée par Clovis en 511, était toujours en vigueur. Selon elle les femmes ne pouvaient hériter de la terre clanique d'origine, celle-ci passait en totalité au sexe masculin (on sait que les biens des Etichonides se retrouveront aux mains des Habsbourg au siècle prochain) de surcroît Ruthard serait né d'un second mariage. Dans la première hypothèse il semble aussi douteux que Schwarzach ait reçu en don des terres d'un comte qui ne pouvait en disposer librement d'après son statut et aussi importantes militairement, une enclave en plein milieu de 3 puissantes abbayes créées antérieurement. La logique voudrait que ce Ruthard n'ait qu'administré ces terres pour le compte de la couronne. Une autre théorie paraît intéressante au sens de l'Histoire. L'acte de 828 est intéressant à plus d'un titre. Nous avons vu qu’il s’agissait d’un échange de terre avec un nouveau personnage qui sort de nulle part et dont le rôle va aller croissant. Au même moment un acte d’échange identique est établi pour Vendenheim et Lampertheim qui semblaient appartenir à Erchanger, et Schwarzach. On peut se demander si ce document n’est pas la partie immergée de l’iceberg, la famille d'Erchangar recevant des terres plus à l’ouest en même temps que l’investiture sur la rive gauche du Rhin ? Ce qui plaide pour cette version est la reconnaissance du titre de propriété d'Erchanger par Louis le Pieux et son fils, per nostram sibi datam licensiam. C'est donner beaucoup d'importance à des champs même pas défrichés. L'explication pourrait être que les terres de Schwarzach dont il est question entre Zorn et Zinsel devaient anciennement appartenir au domaine royal ou avoir été affermées, les rois Francs considéraient leurs terres comme leur propriété à vie, les reprenant parfois au gré des alliances. Heinrich Büttner rapporte qu'au vu des chartes de l'abbaye d'Andlau et de Marmoutier, les forêts au nord et au sud de Saverne et la ville elle-même faisaient toujours fiscalement partie de l'empire au Xème siècle puisqu'on y frappait monnaie à Saverne. Le contrôle de la vallée de la Zorn à un moment où les Francs étendaient leur influence outre- Rhin était vital. En 725 Charles Martel emprunte ce passage pour mater les Bavarois (avant de revenir pour combattre les Arabes à Poitiers), en 770 Carloman se portera de Thionville à Brumath, Charlemagne résidera à Brumath en 772. On comprendrait mal comment la « pénétrante » en Alsace aurait été hors contrôle de la couronne. D'ailleurs un autre échange de terres identique se produisit quelques années plus tôt, en 820 : le comte de Tours Hugues III, un des plus hauts personnages du pays descendant des Etichonides et père d'Ermengarde l'épouse de Lothaire Ier, reçoit 13 manses à Dettwiller qui appartenaient précédemment à l'abbaye de Wissembourg. Coïncidence peut-être : il sera destitué et sévèrement réprimandé pour son incompétence par Louis le Pieux en 828, l'année ou Erchanger apparaît en Alsace. L’Alsace joue un rôle majeur après la mort de Charlemagne, évènements qui conditionneront son histoire pendant longtemps. Son fils, Louis le Pieux, partage l’empire de son vivant entre ses trois fils. Mais d’un second lit naît Charles qu’il possessionne également sous l'insistance de sa seconde épouse. Les anciens duchés d'Alsace, d'Alémanie et de Rhétie sont alors réunis dans le Regnum sueviae mais les trois frères ne sont pas d’accord et affrontent l’armée de leur père à Cernay. Le lot prévu pour Charles sera donné à Louis le Germanique, après la victoire des fils contre leur père. Lorsque Louis le Pieux reprend le pouvoir, l’Alsace sera reprise et attribuée au frère aîné, Lothaire. Mais Louis le Pieux meurt en 840, la querelle recommence, Charles et Louis se liguent cette fois-ci contre Lothaire. Celui-ci réussit à garder l’Alsace de son vivant (traité de Verdun en 843) mais après sa mort en 855, ses fils ne résisteront pas à la pression d’un Louis le Germanique lorgnant vers l’Alsace qu’il récupérera définitivement au traité de Meersen au profit du plus jeune de ses fils issu d’un second mariage, Charles III le Gros. Entre en scène un personnage illustre mais méconnu, le comte Erchanger Du comte Erchanger ou Erchangar nous ne connaissons que sa mère Rotrud par l'acte de 828 et ses frères Worad, Bernald et Bernard, membres de la noblesse du Rhin Supérieur, dévoués à Lothaire Ier comme toutes les grandes familles de la région. Cette toute jeune dynastie de Souabe a commencé à jouer un rôle aux environ des années 770 avec le déclin des Ruthard. D’ordinaire on la rattache à Berthold, margrave de Souabe (770-815), marié avec Ermengarde d’Alsace. Margrave signifie littéralement « comte des Marches », l’équivalent de marquis, cela correspondait à un commandement uniquement militaire mais était classé dans la hiérarchie au-dessus de comte. Berthold aurait pu hériter du comté de Ruthard le Jeune, qui disparut de la scène politique vers 779 (on dit qu'il serait tombé en disgrâce puis révoqué par Charlemagne après avoir succédé à son père). Erchanger fut-il ce familier de Charlemagne, « comes ercangarius », qui assista aux derniers voeux testamentaires de l’empereur en 811 (voir Einhard, Karl der Grosse und sein Hof, Verlag Abel-Simson) ? On ne peut l’affirmer avec certitude mais il y a de grandes chances. De 817 à 828 un Erchangar administre le Brisgau et la Forêt Noire après la mort de Berthold. Michael Borgolte dans « Die Grafen Allemaniens », penche pour un Erchangar père qui aurait oeuvré sur la rive droite du Rhin jusqu'en 827 et un Erchangar fils qui aurait reçu l'investiture sur la rive gauche. Depuis 823 apparaissent en effet des actes avec un Erchangar représentant des autorités carolingiennes en Alsace, et les deux fois lors d'échanges de terres. Son père serait décédé entre le 28 avril 827 et le 12 février 828. Et en mars, l'acte de Steinbourg / Ernolsheim ! Immense faveur, les biens royaux de Marlenheim/Kintzheim lui seront attribués vers 843 en signe de reconnaissance pour sa fidélité (Schoepflin, Alsatia diplomatica 1 Nr. 89), tandis que le Brisgau passera dans le giron de son futur gendre, Charles le Gros. Erchanger épousera vers 845 Gisèle de Germanie, la fille de Louis II le Germanique. Celui-ci après la mort de Lothaire Ier, cherchait à se concilier les faveurs du comte, ancien proche de son frère, et à gagner ainsi à sa cause l’aristocratie alsacienne, ce qui explique ce mariage politique, à la veille de son combat contre les Wendes et du soutien risqué à son neveu empêtré dans ses affaires matrimoniales (Annales Bertiniani en 862 : Louis, relicto in patria Karolo filio, quoniam nuper uxorem Ercangarii comitis filiam duxerat). On parle encore de lui en 864 et 866. Erchanger est identifié comme le père de Ste Richarde, mariée en 862 à l’âge de 17 ans avec le dernier fils de Louis le Germanique, Charles III le Gros, celui-là même qui héritera à la mort de tous ses frères de la Germanie et de la « Francia orientalis » (il sera le dernier Carolingien régnant, réunissant les deux titres empereur d'Occident et roi de France en 884, mais incapable de lutter contre l'anarchie il renoncera aux deux couronnes en 887). Signe tangible d’une volonté de s’attirer les faveurs alsaciennes : lors du mariage avec son fils, Louis le Germanique dota sa belle-fille de terres dans le Brisgau voisin comme Morgengabe, terres qui continueront d’être administrées par Andlau jusqu’en 1344. Notons que le village d’Erckartswiller, non loin de Steinbourg, entrera dans l’histoire en 1117 sous le nom d’Erkengeriswilre, l’anthroponyme Erkenger = Erkangar, suivi de wilre, hameau, « le hameau d’Erchanger ». Que Ste Richarde fut la fille du comte Erchangar est attesté par les statuts de l’abbaye d’Andlau (Regesta alsatiae I Nr. 656, Verlag Dümmler II 36A.4). Concernant l’impératrice Richarde canonisée plus tard par le pape Léon IX, elle se retira à Andlau, possession familiale, après sa séparation forcée avec Charles III à qui elle n’avait pas donné d’enfant. On sait que l’abbaye ne reçut pas de terres proches en dotation comme c’était le cas habituellement car Richarde reçut les terres familiales. Schoepflin confirme l’origine héréditaire des possessions territoriales d’Andlau: «...quod Rigarda... monasterium puellarum q.d. Eleon in proprietate sua paterna a fundamento construxit... » (Als. Dipl. I 92 n114). Steinbourg, entre Zorn et Zinsel, est à l'extrême nord des propriétés que Richarde hérita de son père Erchanger, qui n’avait pas d’héritier mâle. Il reste un point à éclaircir : l'origine du nom du village. Nous savons qu'il est franc, mais il ne fut jamais employé ni dans l'acte de 828 ni dans la confirmation de propriété de Charles III à Richarde vers 887 : senior igitur meus b.m. Carolus... rogatu autem nostro tradidit ad predictum altare patromonium nostrum, ilud quod as zinsila est et ad Ualterescett, etc.... (Grandidier, Hist. de l'église de Strasbourg II304, n. 165 et Schöpflin, Als. Dipl. I180, n. 231). On y parle toujours de la Zinsel. Les noms propres constituent bien souvent la seule trace linguistique qui nous soit parvenue de l'occupation de certaines régions ; le problème majeur de l'utilisation des toponymes est la fixation de la date à partir de laquelle ils ont été rattachés au lieu en question. Dans la région de Steinbourg comme ailleurs, ce sont d'abord les fleuves (la sorna, d'ascendance celtique) puis les hauteurs (l'Altenberg témoigne d'un substrat indigène, comme Kreuzelwasen à proximité), puis les noms des agglomérations en devenir, qui furent employés. A Steinbourg au nom si évocateur on peut raisonnablement supposer qu'à cet endroit stratégique se fit sentir l’impérieuse nécessité d’une « installation défensive » (wircki en francique) devant sécuriser un axe est-ouest qui prenait de l'importance, et nord-sud, mais elle ne devait pas encore avoir entraîné la fixation d'un habitat urbain à ce moment précis. Fait troublant, lors d'une prospection aérienne en 1997 on repéra une motte castrale non loin de la villa romaine en question au chapitre précédent, au NO du village actuel au lieu-dit Lohrberg, touchant au ban d'Ernolsheim. On sait le rôle considérable qu'ont joué ces promontoires munis de châteaux forts de plaine dans la constitution de terroirs villageois. Ce fortin a pu être construit avant qu'Andlau ne prenne les rênes du secteur ou suite aux invasions hongroises de 917 et 926. Certes le roi seul avait le droit de construire des forteresses, mais très rapidement des paysans libres ("Bauernburgen'), des abbayes ou seigneuries locales s'arrogeront ce droit suite au morcellement politique et à l'effacement des premiers souverains germaniques fuyant leurs responsabilités. Pendant plus de deux siècles il n'est plus fait mention de Steinbourg nulle part, le village put se développer à l'abri des convoitises, l'abbaye d'Andlau cumulant la protection papale, privilège unique en Alsace, attribué par le pape Jean VII en 882, et impériale (Charles III en 912). Il réapparaît en 1120, puis 1126. En 1230 un document en latin délivré par l'abbesse Hedwige le désigne comme le centre administratif des biens hérités de Richarde. De ce que nous avons vu dans cette première partie nous pouvons tirer comme conclusion que le village a un passé rural remontant aux premiers siècles de notre ère, avant de péricliter lors de l'obscure période du Haut Moyen-Age. Il connut son premier feudataire nommément désigné en 828 en la personne du comte Erchanger qui peut être considéré comme celui qui fit naître un nouveau schéma d'occupation qui s'amplifiera aux siècles suivants, une fois la région pacifiée des guerres dynastiques. 1120-1650 Genèse médiévale Nous retrouvons le nom originel pour la première fois dans la comptabilité de l’abbaye d’Andlau en 1120, « villa Steingewirke ad proprietatem S. Petri et Richardis in Andelohe pertinens », suivi en 1126 de l’acte d’érection du couvent de St Jean où l’on apprend qu'une partie des forêts vosgiennes appartenaient déjà à Steinbourg, propriété de l'abbaye d'Andlau (« hoc est ville Steingewirke ad proprietatem s. Petri et Richardi Andelache pertinensis »). L’histoire à présent se précipite, depuis les premières mentions en 1120 et 1126 : • en 1127 on parle de Steinwürck dans un titre de fondation du couvent de St Jean • en 1130 l’abbesse Haowig II parle dans un acte des « procuratores et scultetus nostri de Steingewirke » • l’orthographe change encore dans un document concernant le droit de pâturage des habitants de Waldolwisheim dans la forêt de Monsau (qui par conséquent appartenait aussi à l'abbaye) en 1145 : Steingewire • moins connu : le village est aussi répertorié en 1251 dans un inventaire de biens du Chapitre de la cathédrale de Strasbourg qui y possédait donc aussi des terres. Au XIVème siècle on trouve successivement mention de Steingewircke (1306), Steingewirke (1386) et Steinwirke (1390), mais aussi de Steingewurck (1395) et Steingewürcke (1397) dans divers registres de l’abbaye, dont la majorité fut malheureusement perdue lors de la Révolution de 1789. Andlau, y possédait les droits ecclésiastiques (droit aux armoiries sur les vitraux de l'église, Ste Richarde y figure toujours), le droit de percevoir la dîme (3*), le droit de patronage (4*), le droit de rendre justice (un Schultheiss y résidait en permanence) et une importante cour domaniale (5*), en sus d'une servitude très rare, le droit de grenouillage (6*). Le château était leur ("petite forteresse entourée de fossés et de courtines") de même que le verger attenant et les moulins de la Zorn (un de ces moulins dit "Schnellenmühle" est peut-être à l'origine du surnom donné aux Steinbourgeois, d'Schneller). On parle de l'exploitation de vignes au XIVème siècle, qu'on peut mettre en relation avec celles transmises à Erchanger par Schwarzach au début du IXème siècle. Au Moyen-Age la vigne est un symbole de richesse, beaucoup plus rentable que la culture céréalière. Au XIIème siècle la demande en vin s'intensifie et les prix grimpent, plus de 400 villages seront producteurs de vin au début du XIVème siècle. (3*) Dîme : impôt ecclésiastique, tout chrétien devait 10 % de la récolte à son Eglise. A Steinbourg subsiste la « Zehnerschier », ferme où l’on entreposait la dîme payée au couvent. (4*) Droit de patronage : droit de nommer le desservant de l’église (5*) La cour colongère : en allemand « Dinghof ». Organisation rurale particulière à l’Alsace et à quelques régions limitrophes, l’origine remonte aux derniers Carolingiens. D’abord, les grands propriétaires fonciers exploitaient leurs domaines en direct. Des servi (esclaves) travaillaient sur les terres des domini (maître ou seigneur) encadrés par des chefs d’équipe. Mais progressivement avec la déliquescence du pouvoir comtal et princier, les propriétaires divisent leurs domaines en deux parties : celles exploitées directement et les manses, dont la cour colongère est une variante, exploitations agricoles louées aux anciens servi contre une redevance en argent (le cens) ou des prestations en nature, par exemple le fait de travailler deux ou trois jours par semaine gratuitement sur les domaines du seigneur. A Steinbourg il s’agissait entre autres du Bruel (les habitants devaient participer à l'entretien de la clôture, 15 mètres par habitant, et à la fenaison du blé cf. « Vom Andlauer Dinghof im alten Steinburg » cahier SHASE 22/1957) et de l’Acht (le foin et la paille, les habitants pouvant garder pour eux une botte de foin pour les hommes et ce qui entrait dans un foulard pour les femmes, s’ils avaient participé aux travaux de fenaison). Les propriétés de l'abbaye étaient les suivantes : 2 Acker au nord du village, la "Rietleheut", un verger avec étang de la même superficie près du château, 13 Huben dont 2 à moitié de champs cultivés c.à.d. entre 108 et 126 ha (1 Hube = 30 acker, 1 acker = 30 à 35 ares), une vaste prairie (le Bruehl, les prés proches de la Zinsel au sud-est du village portent encore le nom de Breijel). Les tenanciers de ces manses pouvaient les transmettre à leurs héritiers moyennant paiement de droits de mutation. Cette cour colongère occupait une surface conséquente proche de ce qu'est le territoire de la Commune aujourd'hui, et de l'héritage Erchanger. Située selon les textes de l’époque « à l’est » du château, il nous est permis de formuler l’hypothèse que le bâtiment carré mis à jour lors de photographies aériennes en 1997 en faisait partie. Tout concorde, la rivière Zinsel toute proche pour amener l’eau aux cultures et la respectable distance pour la tranquillité du châtelain du bâtiment par rapport au château. Ces données nous permettent de situer la colonge : celle-ci s’étendait vers l’est jusqu’à la Zinsel in loco qui appellatur Zinzila et au nord jusqu’aux limites du village actuel. Une autre photographie aérienne fait aussi état de fosses d’époque indéterminée au lieu-dit Mittelabwand (de l’autre côté de la Zinsel), à quelques mètres de cette bâtisse. La forêt de Munolzaw (Monsau) appartenait également à l'abbaye, les habitants ayant le droit d'y conduire leurs porcs pour la glandée. 6*) Droit de grenouillage : servitude qui consiste à battre l’eau avec des bâtons pour faire cesser le croassement des grenouilles afin que l’abbesse puisse dormir tranquillement. Dans ces occasions on réquisitionnait tous les « vilains » pour battre l’eau. A Steinbourg était un étang entre château et Zorn dont l'exploitation comme étang de pêche ne prendra fin que récemment, il est précisé dans le document G987 des Archives départementales que c'est au propriétaire de l'étang de battre l'eau. En examinant une carte du relief de Basse-Alsace, la position de Steinbourg détonne. Premier village au sud du comté de Hanau-Lichtenberg, il constituera une frontière politique dès le Xème siècle et religieuse depuis la Réforme. Géographiquement coincé entre les communes forestières sous-vosgiennes, le pays de Hanau et les fertiles collines loessiques du Kochersberg, dont il n'a aucun des avantages naturels, de prime abord l'endroit paraît assez ingrat. Au-delà de la Zorn commence un style nouveau où de petits bois occupent fréquemment les crêtes, restreignant l'espace des cultures. Bordé au sud par la forêt et les fonds marécageux de la Zorn, qui n'étaient pas cultivables, au nord et à l'est par les anciennes possessions des comtes de Dabo, tout le croissant de Dettwiller à Dossenheim en passant par Wiesenau, aujourd'hui disparu, et Hattmatt (la rivière Zinsel faisant office de frontière), à l'ouest par des bois (Daibelsrain, Prinzenrain, le terme rain signifiant lisière d'un bois, le Stockwald était sûrement plus étendu qu'aujourd'hui), les habitants devront travailler dur pour façonner leur milieu de vie. L'empreinte des étapes successives de l'occupation humaine se lira dans la toponymie des lieux, exemple avec l'Altenberg. Depuis les découvertes archéologiques de 2008 nous savons que cette colline aux confins du pays de Hanau fut précocement exploitée, depuis le second siècle de notre ère. C'est sans doute le berceau physique du village. La toponymie nous en dit long sur la qualité initiale du sol : des marécages au nord-ouest (Kritzelwase, Strietlach) et au centre du village (Dorfwase, Kerichwase), des terrains sablonneux (canton dénommé Sand), ne facilitaient pas la tâche. Entre le IXème et le XIIIème siècle les preuves ne manquent pas d'une phase d'élargissement de l'espace exploité, le village acquérant moults forêts parfois en indivision (exemple : le Viergemeindewald avec St Jean et Ernolsheim mentionné en 1156 dans un acte de donation de Pierre de Lutzelbourg à l'abbaye de Sankt Georgen, Dossenheim venant se rajouter plus tard), dont on retrouvera la mention dans des actes notariés. Très tôt le village devra se battre pour faire respecter ses droits face à ses voisins aux prairies plus étendues. C'est ainsi qu'en 1545-46 le curé de Steinbourg s'opposera aux habitants de Dettwiller à propos d'un champ, l'affaire sera jugée à Strasbourg, ou qu'en 1562 Steinbourg, St Jean et Dossenheim portent plainte contre le comte Philippe de Hanau Lichtenberg qui avait désigné un garde forestier dans le Viergemeindewald réclamant droit de chasse et d'affouage ; une sentence de la chambre impériale de Speyer en 1578 interdira au comte tout droit à l'exception du droit de chasse (qui ne pouvait être exercé que par les nobles) moyennant 57 florins annuels. Les progrès du défrichement se lisent dans les noms des lieux-dits et les rares documents que nous possédons, on détecte trois phases : - la première vers le nord (Altenberg) et l'est jusqu'à la Zinsel (Briejel, Birkenfeld) - la seconde vers l'ouest (défrichement progressif des forêts, Daibelsrain, Prinzenrain ) avec délimitation des aires d'habitat - la troisième vers le sud, une fois la Zorn calmée, où l'on note les parties les plus régulières et anguleuses (Klein-Gerieth, Gross-Gerieth) ou en lanières (lange Stränge) La colonge est exploitée par un « mayer » qui pourrait avoir donné le nom au canton à angle droit présent sur les cartes anciennes, entre la rue de Rosenwiller et le Hattmatterwaj appelé Meyerplatz. Durant l’existence pendant plusieurs siècles de cette colonge, le village pu tranquillement prospérer à l’abri des guerres et des nécessités des Temps Modernes comme le service militaire. Il valait mieux à cette époque de grande insécurité, de potentats locaux qui faisaient régner la terreur, ne pas être propriétaire de son bien, car en cas de danger on était alors livré à soi-même. Fief d'une quelconque puissance, on pouvait demander la protection du seigneur. La colonge ainsi que le moulin seront revendus à l'évêque Erasme en 1542-43. Des tensions se feront jour lorsque le nouveau propriétaire du village, l’Evêque de Strasbourg, voyant d’un mauvais oeil ce particularisme régional fait de franchises, essaiera de les supprimer d'autorité au profit de corvées régaliennes et d'une justice princière. Que produit-on à Steinbourg au Moyen-Age ? Surtout des farineux panifiables, seigle, froment et avoine (le pain est la composante majeure de l'alimentation à cette époque, servant aussi... d'assiette). Nous disposons d'un texte qui permet de se faire une idée des cultures de l'époque. En effet, en 1587 la location de l'ancienne colonge abbatiale rapporte entre 870 et 960 litres de seigle et de blé et entre 1690 et 1755 litres d'avoine à son propriétaire, la famille Münch de Willsberg. Le seigle, car ses longues pailles étaient nécessaires pour les liens et pour les toits de chaume (on en faisait aussi du pain noir), le blé pour le pain blanc sur les meilleures terres, l'avoine était la culture dominante des régions marneuses du champ de faille de Saverne aux sols plus lourds et moins fertiles, pays de Hanau, Saverne et Marmoutier. Les redevances ci-dessus donnent une répartition de 25 % pour le seigle, de 25 % pour le blé et de 50 % pour l'avoine, du moins pour ce qui est de la colonge. C'est assez proche des statistiques dont on dispose pour la Moselle au Moyen-Age et de l'état général des récoltes de grains qui sera dressé en l'an 1700 pour la région. Cette répartition donne des indications intéressantes qui peuvent servir aux historiens. 25 % de froment c'est certes beaucoup moins que le Kochersberg, mais c'est aussi le double des régions du nord de l'Alsace. Steinbourg a un peu du sud et un peu du nord dans ses habitudes. A cette époque le blé est un produit de luxe, pour les nobles ou l'exportation. Il est très probable que les habitants, quant à eux, consommaient plus de seigle et que la répartition était plutôt 1/6 blé, 1/3 seigle et le reste d'avoine sur le ban entier. L'avoine est panifiable mélangé au seigle, mais le plus souvent on en faisait de la bouillie ("Brei"). Il servait à l'alimentation humaine autant qu'animale. On convient que l'assolement était triennal dans la plaine d'Alsace avec jachère une année pour laisser reposer la terre. Nous savons que les Steinbourgeois élevaient des porcs au Moyen-Age (Saüimatt et droit de glandée dans la forêt abbatiale de Monsau) et qu'il y avait déjà un moulin exploité par l'abbaye d'Andlau au Mehlbarri. Il sera détruit en 1634 pendant la guerre de Trente Ans, puis reconstruit par le meunier de Marmoutier, Viox Müller, avant de passer en gérance aux Lehmann, puis aux Ramspacher. L'évêché confiera le moulin comme bien féodal à la Commune en 1671. L'âge d’or puis effacement progressif d'Andlau Sur un plan particulier, fut établi en 1230 un document en latin délivré par Hedwige, abbesse d'Andlau. Les moines de Neubourg s'étaient plaints auprès d'elle de trop lourdes charges qui pesaient sur leur grangia (ferme) à Ernsgewilre (Eckartswiller). Les moines sont alors libérés de toute servitude, à l'exception du cens qu'ils devront verser à l'écoutète (le prévôt) de Steinbourg (Schoepfin, Alsatia diplomatica n° 461). Centre administratif des anciens biens du comte Erchanger, Steinbourg est à l'abri de ses privilèges historiques, les abbesses telles Brigitte (1024-1056) ou Mathilde (1056-1064) sont les propres soeurs des empereurs Henri II et Conrad II, gérant leurs biens en toute indépendance en-dehors de la tutelle des comtes ou landgraves de Basse-Alsace. Sur un plan général, l’Alsace connaît son âge d’or du XIème au XIIIème siècle, en particulier lorsque les ducs de Souabe eurent accédé au trône impérial. Frédéric Barberousse notamment, concentra les forces de sa maison dans la région, résidant souvent à Haguenau, attirance qui ne se démentira pas sur plusieurs générations. Les Hohenstaufen avaient l’ambition de créer une monarchie universelle et pour eux, l'Alsace était d'une importance capitale. Le château de Haguenau abritera longtemps les insignes de l'Empire, le globe, le sceptre et le glaive de Charlemagne, ainsi que les reliques de la Passion du Christ. C'est de Haguenau que partit l'empereur pour la IIIème croisade, dont il ne devait plus revenir. Ce temps représente pour la région une époque formidable sur l'échiquier politique européen et dans l'ordre économique et social. Des changements profonds ont lieu. Au niveau micro-économique la plupart des communautés rurales qui jusqu’à présent n’étaient que des agrégats d’habitations individuelles, éclosent et se muent, sans cadre légal, en entités juridiques. L'abbé Hanauer dans "Les paysans au Moyen-Age" parle de mini-monarchies constitutionnelles pour mettre en évidence l'organisation des paysans qui sous l'autorité de leur Schultheiss ou villlicus (maire) établirent une auto-constitution, s'administrant eux-mêmes. Certaines localités obtiennent le statut de ville (Strasbourg, avec 17.000 habitants est la 3ème ville de l’Empire). Nécessité de s’entendre et débattre entre eux, relâchement de l’emprise du seigneur (marquée par l’effacement graduel des corvées), droit devenu héréditaire sur les terres cultivées depuis des générations désormais exploitées en faire-valoir direct, et fort lien religieux de la paroisse, conduisent à l’émancipation des villageois de Steinbourg dont les noms se retrouvent dans les actes. Le 1er est un certain Gunther de Steingewirke dont le fils devient curé, "Johanes sacerdos, filius Guntheri de Steingewirke", en 1317. La situation géopolitique a beaucoup évolué avec les Hohenstaufen. Ceux-ci innovèrent avec un système castral original, chargeant des chevaliers fidèles, les Burgmänner, de monter tour à tour la garde dans les châteaux des Vosges du Nord. La région peut prospérer à l'abri de ces châteaux. Frédéric Barberousse pousse son allié, l'évêque de Strasbourg, à fortifier un rocher au-dessus de Saverne, qui deviendra le Haut-Barr (1123) ; sans le savoir, il fait le lit d'une nouvelle puissance castrale qui prendra la place de leur dynastie éteinte vers 1250, date de la disparition définitive du duché d'Alsace et de Souabe. Au fur et à mesure l'Evêché s'immisce dans la vie locale en tant que pouvoir temporel et spirituel : après la construction du Haut-Barr les évêques rachètent une partie de la ville de Saverne en 1193, le reste 30 ans plus tard. Ils s'y établissent en 1262 après avoir été jetés de Strasbourg par les Bourgeois révoltés et accentuent leur main-mise au XIVème siècle, époque de grands désordres (guerre de Cent Ans, trône papal vacant). Période trouble ou même les religieuses perdent en prestige : en 1358 Charles IV écrira à l'évêque Jean de Lichtenberg "qu'il doit mettre de l'ordre à la vie dissolue des abbesses d'Andlau qui se trouvent plus souvent dans les cours des princes, comtes et barons, d'une manière peu convenable à leur état, qu'en leur abbaye". L'abbaye va être progressivement dépassée par les événements et perdre toute autorité. Des nuages s’amoncellent en effet à l’horizon. Les rivalités de l'Empire et de la papauté vont susciter une multitude de conflits qui aboutissent au démembrement de l'autorité publique et à la mise en place de seigneuries locales qui se disputent terres et faveurs. Autour de Saverne : les Ochsenstein, Geroldseck, Lutzelbourg ou encore Lützelstein. La position de Steinbourg au débouché des Vosges devient stratégique, le château et le cimetière fortifié attestent de son rôle militaire. Les Geroldseck dont un ancêtre était devenu évêque de Strasbourg (non consacré) en 1169, puis Gautier et Henri de 1260 à 1273, semblent avoir eu emprise sur le village. En 1333-35 (Cunégonde II), 1360-1368 (Adélaïde III) et 1377-1386 (Elisabeth II), les abbesses d'Andlau, leur sont apparentées. En 1317 apparaît Albert Senger, écuyer, lors de la vente d’un pré à un chevalier du Kochersberg, peut-être s'agit-il de l'Albertsmatt ; en 1343 un certain J. Buner est mentionné lors de la vente d'une rente sur Steinbourg à Erhard de Kageneck, trésorier de Saint-Pierre. En 1344 un acte de vente fait mention d'un Nicolas Meiger. Albert Senger était un noble important, il décèdera en 1349 sans descendance, apparaissant à ce moment dans un acte entre les cinq frères von Géroldseck, Hug aîné et Hug le jeune, Johann, Gebhardt et Friedrich, qui remettent aux deux frères Guillaume et Jean Haffner de Wasselonne le fief castral que détenait sur le château du Vieux Geroldseck, Albert Senger von Steingewircke. En 1358, un des signataires, Jean de Géroldseck, est mentionné comme "Kirchherr" de la paroisse. Lui aussi propriétaire d'une partie du château familial comme Albert Senger, il décèdera en 1359. L’église est attestée dès 1371 et semble avoir été très convoitée. Wilhelm von Eptingen, près d’Olten en Suisse, recevra en 1462 pour 22 marks d'argent la charge des âmes des fidèles, après la mort d'un certain Lambert de Castris (source : camera apostolica). C’est ce Wilhelm qui aurait amené avec lui l’autel portatif enchâssé aujourd’hui dans l’autel de l’église. Dans les registres d'église de l'époque on parle de Steinbourg en ces termes : "reichliche, pfarrherrliche Besetzung". Les années terribles Vers la fin du XIVème siècle l’Europe sombre dans l’anarchie : deux papes se disputent le trône de Saint Pierre, deux empereurs celui de Charlemagne ; celui d’Angleterre est occupé par un usurpateur, celui de France par un fou. Ce siècle est marqué par la guerre de Cent-Ans qui va bientôt éclabousser la région. Ce qui faisait la particularité de Steinbourg, sa position géographique, conduira à sa ruine. Les débuts de la guerre de Cent-Ans sont catastrophiques pour la France. La paix de Brétigny, 1360, livre la majeure partie du royaume aux Anglais et lance des compagnies de mercenaires désoeuvrés sur les routes, qui vont se nourrir sur les populations d’abord lorraines, puis alsaciennes. En 1365, 40.000 hommes dirigés par un petit seigneur périgourdin, Arnaud de Cervole, pénètrent en Alsace par le col de Saverne, allant chercher noise au temporel des lieux, l’évêque, mais n’ayant pas de matériel de siège, ils ne pourront attaquer la ville fortifiée et se retireront sans combat. En 1369, un des grands du royaume de France, Enguerrand de Coucy, gendre du roi d’Angleterre Edouard III, prétendant avoir des droits sur le Sundgau de par sa mère habsbourgeoise (petit-fils du duc d’Autriche), divisa son armée en deux, l'une passant par le nord de Saverne, se ruant sur le Kochersberg. Steinbourg fut laissé de côté. Les populations locales n'ayant cure de rendre hommage à un seigneur combattant pour son droit personnel, celui-ci ramène son armée au-delà des Vosges en 1376 à l'heure où Du Guesclin prépare la reconquête de la France. Ces armées à chaque fois débouchent juste en face de Steinbourg, porte d’entrée du grenier à blé du Kochersberg. En 1407, c’est au tour du duc de Lorraine, en conflit avec l’évêque Guillaume II de Dietz (qui passe pour avoir été le plus mauvais évêque de Strasbourg, continuellement en guerre et criblé de dettes), de ravager la région. La ville de Saverne étant trop bien fortifiée, ses 16.000 hommes s'en prirent aux villages des environs, faisant 1.500 morts. Le 30 mai 1408 ils investissent et pillent Steinbourg, le château est entièrement détruit à cette occasion. Il sera racheté par les Stahel de Westhoffen, qui en investissent Münch de Willsberg (*7) et en 1412, le revendent à l'évêque de Strasbourg pour 1 étalon et 20 bons florins du Rhin. L'évêque revend le village entier et le cimetière fortifié en 1447 à Berthold IV de Willsberg et ses frères. Il rachètera également à l'abbaye la cour colongère en 1542 pour 750 florins d'argent, avant de la céder au descendant des Münch de Wildsberg pour 800 florins l'année suivante, lequel le loue à Michel Meyer contre une rente annuelle de 7,5 Viertel (870 à 960 litres) de seigle, autant de blé et 13 Viertel (1690 à 1755 litres) d'avoine. (*7) L’apparition des Münch von Wildsberg (ou Vilsberg, près de Phalsbourg), remonte au XIIIème siècle et apparaît ensuite épisodiquement dans les documents. Petite noblesse de fait au service des seigneurs locaux, prévôts de Saverne entre autres à partir de 1336, leur activité principale semble avoir été de contrôler le passage du seuil séparant l’Alsace de la Lorraine. On les trouve résidant dans de nombreux châteaux, dont celui de Steinbourg. En 1587, Guillaume né en 1518, célibataire et dernier du nom, y mourra, inhumé dans l’ancienne église de Steinbourg. Steinbourg aura été un de leur fief castral (8*) durant 175 ans. (*8) fief castral : notion introduite à la fin du XIIIe siècle, l'administration et la garde des places fortes est confiée à plusieurs nobles simultanément dans le cadre d'un "Burglehen" et payés pour cette tâche par l’évêque. Ainsi le prélat maintient le contrôle de ses biens. Ce contrat donne le château à tour de rôle à un « garnissaire », de la sorte celui-ci ne peut s’émanciper de la tutelle de l’évêque car les autres « maîtres » des châteaux environnants le remettraient dans le droit chemin. Aujourd’hui on parlerait d’équilibre des pouvoirs. Une importante somme d'argent mit fin à la guerre avec le duc de Lorraine mais en 1439, c'est au tour des Armagnacs surnommés les « Ecorcheurs », de dévaster le pays. Les Armagnacs sont les partisans du roi Charles VII, ils avaient été appelés en Lorraine pour donner un coup de main au duc mais la région ne pouvant pas nourrir « ces hordes de sauterelles » et le duc ne pouvant leur payer de solde, ils se répandront en Alsace. Le cimetière de Steinbourg sur lequel ils buttent devint champ de bataille entre eux et les paysans regroupés en catastrophe par le comte de Lichtenberg. Mais ils n’étaient pas de taille à se mesurer à ces milices professionnelles. Le comte s’échappa de justesse, les paysans furent tués ou faits prisonniers et devinrent témoins de leurs méfaits. Des femmes en couche et des enfants moururent de frayeur à la suite de mauvais traitements. Près de Steinbourg un pauvre paysan, parce qu’il ne possédait rien, fût diaboliquement torturé, rôti à petit feu jusqu’à ce que son corps se remplisse de pustules. Puis ses bourreaux le frottèrent de sel et l’obligèrent à participer à leur repas. L'agonie du pauvre homme dura 8 jours. Hertzog, le chroniqueur ayant rapporté ces faits, termine ainsi : « et après avoir vécu quelques jours encore, cet homme mourut dans de grandes douleurs ». Toutes les femmes et les filles seront violées, les religieuses n’étant pas épargnées. Hertzog résume le tableau des horreurs commises par ces mots : « ils furent impitoyables ». Enfin une coalition de seigneurs se rassemble pour leur livrer bataille et ils prennent la poudre d’escampette après avoir brûlé 150 villages des alentours. En 1445, seconde invasion des Armagnacs avec à leur tête le futur Louis XI. Venant cette fois du sud, ils ne poussèrent pas plus loin que Dettwiller. L’incursion résultait d’un accord tacite entre l’empereur allemand qui voulait mâter les Suisses et le roi de France Charles VII, mais au lieu des 5.000 hommes prévus ils seront 40.000 pour une vraie démonstration de force. Le roi de France Charles VII, pour des raisons inconnues, donna l’ordre au dauphin de se retirer. Cette invasion jeta le discrédit final sur l’empereur, qui par ses intrigues avait attiré le fléau puis fut incapable de s’en débarrasser. En 80 ans, les campagnes avaient été ravagées, seules les villes à l’abri de leurs remparts avaient échappé au déferlement barbare. Guerre des Paysans Au début du XVIème siècle, la doctrine de Luther se répand en Alsace comme dans le reste de l’Allemagne. La grogne des paysans, qui se réclamèrent du protestantisme en s'illusionnant sur la prise en compte de leurs problèmes par la Réforme, leur désir de liberté et d’impôts modérés (« selon les Ecritures nous ne devons que la dîme des céréales ») les pousse à l'insurrection. Les nobles et prélats alsaciens appelèrent à leur secours le duc de Lorraine hostile à la Réforme et craignant que le vent révolutionnaire ne gagnât ses terres. Celui-ci s'installe avec le cardinal qui avait fuit Saverne, dans le château de Steinbourg appartenant alors aux Wilsberg, pour surveiller les opérations. Le 15 mai 1525, l’artillerie du duc prend position au Zornhof, au sud de Steinbourg, et ouvre le feu immédiatement contre Saverne occupée par 18.000 paysans des environs. Les assiégés ripostent et forcent l’armée lorraine à se repositionner sur une hauteur au sud de l’Espen. De là, le duc pouvait continuer à les bombarder alors même que les pièces de rempart (fixes) ne pouvaient plus l’atteindre. Après qu'il eut promis la vie sauve aux défenseurs, la ville fut rendue mais il ne tint pas parole et massacra les paysans jusqu'au dernier. Pour se venger, des paysans de Steinbourg pilleront le château ayant servi de quartier général au duc après son départ, ainsi que l’église du village, les prélats de la région ayant pris parti contre eux. Le mouvement de révolte s'arrêta, les représailles furent terribles. Cet épisode sanglant vaudra au duc le surnom de « Grand Boucher ». Un poème de 1807 prétend que c’est depuis ce moment-là que les gilets folkloriques bas-rhinois sont de couleur sang. « La religion du prince est aussi celle du peuple », Steinbourg entouré de villages protestants, conserva celle de son protecteur du moment, l’évêque de Strasbourg, mais cela ne mettra pas les habitants à l’abri des exactions de la soldatesque du camp catholique. Les premières escarmouches entre catholiques et protestants (entre temps, la Réforme avait progressé, déjà 1/3 de la population alsacienne était de confession protestante) débutèrent en 1569. L’armée du prince Guillaume d’Orange voulant prêter main forte aux Huguenots français est arrêtée devant Saverne par le duc d’Aumale (fils du précédent duc de Lorraine), l’église de Steinbourg fut brûlée à cette occasion. En 1587, lors de la réunion en Alsace d’un corps de cavalerie allemande dans le but de secourir les huguenots en France, le roi de France profite de cette présence pour envoyer le duc de Bouillon à leur encontre. Il entra en Alsace par Neuwiller, s’empara le 24 juin d’une grande provision de blé stockée dans la grange aux dîmes qui appartenait aux Wilsberg, avant de piquer vers le Kochersberg où les Français incendièrent 300 bourgs et villages. Quelques jours plus tard des Français venus défendre la frontière lorraine, firent également une incursion en pleine nuit à Steinberg, qu’ils s’empressèrent de piller une nouvelle fois. Ce moment d’incertitude coïncide avec le décès du dernier des Wilsberg, on en profite pour réunir ce qui reste du domaine à l'évêché. L’année d’après l’abbaye d’Andlau vendra le patronage de l’église à l’évêque pour 2000 florins, mettant fin à sa présence à Steinbourg désormais sous l’entière tutelle de l’évêché. Guerre de Trente Ans Ces combats locaux dégénérèrent vite en conflit général entre les puissances d'Europe dont notre région fera les frais. Le chassé-croisé commence à la fin 1621 par la campagne du condottiere Ernst von Mansfeld, général de Frédéric V, chef des protestants. D’abord élevé dans la foi catholique, Mansfeld commandait la garnison de Saverne en 1610. Lorsque, transfuge passé dans le camp du prince, il revient mettre le siège devant son ancienne ville les habitants de Saverne répondront à sa sommation par un refus formel. Comme le Duc de Lorraine en 1525, Mansfeld établit son quartier général au château de Steinbourg où il entre le dimanche 2 janvier 1622 au matin. Le verglas empêchera un temps les opérations mais dès que les conditions météorologiques le permettent, une pluie de boulets pleut sur Saverne pendant 7 jours et 7 nuits. Sans résultat. Le 9 janvier 1622, par l’entremise d’un envoyé lorrain, une trêve est signée au village de Steinbourg entre Mansfeld et le comte de Salm qui défendait Saverne. Mansfeld se retira dépité, après avoir annoncé aux habitants qu'ils eussent à préparer une somme de 100.000 florins s'ils ne voulaient pas s'exposer à voir piller et incendier leur ville à son retour. Il lui fut répondu que les habitants préféraient acheter de la poudre et du plomb pour ladite somme, afin qu'à son retour ils puissent le recevoir dignement. On fit entrer tout le bétail qu'on put, on renvoya les femmes et les enfants en Lorraine, et on mit le feu aux faubourgs pour ne pas fournir d'abris aux ennemis. Mansfeld reviendra le 11 juillet 1622, accompagné de son commanditaire Frédéric V, comte palatin. Plus de 800 morts en deux jours lui attestèrent que la détermination des habitants était toujours aussi forte ; il leva une nouvelle fois le siège. Les habitants restés à Steinbourg, dont 107 d'entre eux - soit 24 familles - s'étaient réfugiés à Saverne, furent une nouvelle fois exposés aux exactions de ses hommes. En 1893 en creusant une conduite d'eau dans une cours près de l'église des ouvriers trouveront des ossements humains dont on pense qu'il s'agirait de soldats de cette époque. En 1632 c'est au tour des Suédois d'envahir la région. Le rhingrave Otton battra le gouverneur de Saverne, le comte de Salm, entre Marmoutier et Saverne. Ce dernier, ayant perdu tous ses canons, implore alors la protection de Louis XIII. C’est un moment crucial dans l’histoire de la province car l'heure de la France a sonné. Le Maréchal de la Force, qui n'attendait que cela, reçoit l'ordre d'occuper Saverne et y place garnison française, prélude à la réunion de l'Alsace à la France. Saverne sera la première ville d'Alsace à être placée sous la protection de la France, la seule avec Dachstein à ne pas se trouver entre les mains des Suédois. Dénouement : vers l’Alsace française Pour l'heure les malheurs ne sont pas finis. Vers la fin de 1635, une défaite qu'éprouvèrent le duc de Weimar et le cardinal de la Valette, au service du roi de France, les força à se replier sur Saverne, occupée par une garnison française depuis 1632, par-là ils attirèrent l'attention de l'ennemi sur le secteur. L'armée de Weimar fut contrainte à quitter les environs de Saverne et la garnison, abandonnée à elle-même, livra la ville aux Autrichiens. En 1636, c’est l’inverse, 8 régiments impériaux battus près de Sélestat, se replient sur Saverne et amènent inopinément un nouveau siège devant la ville, cette fois par le duc de Weimar en 1637. Dans les livres d’histoire anciens Steinbourg est marquée comme l’avancée la plus orientale du cardinal de La Valette (« L’Alsace au XVIIème siècle » de Rodolphe Reuss). Cette fois, la bataille tournera à l'avantage des Français, la garnison de Saverne se rendra après plus d'un mois de siège et un millier de morts du côté des assaillants ; elle put se retirer avec les honneurs tandis que la ville qui n’y pouvait rien fut obligée de payer 38.000 florins de dédommagement... Le 21 octobre 1643, le duc d'Enghien, après sa victoire de Rocroi, fut reçut triomphalement à Saverne où il passa en revue les troupes de renforts qu'il amenait au maréchal de Guebriant et environ 18 mois plus tard c'est Turenne qui passera par Saverne avec des renforts pour l'armée française, puis c'est à nouveau au tour du duc d'Enghien par deux fois en juin et en septembre. Après le traité de Westphalie en 1648, la garnison française dut quitter la ville, après qu'on eut démoli les fortifications : la clause du traité portait que la ville sera rendue à l'évêque de Strasbourg à condition que les fortifications soient rasées et que les bourgeois permettent en tout temps le passage des troupes du roi de France (qui ne récupérait que les possessions autrichiennes, ce n'est que bien plus tard que toute l'Alsace sera juridiquement française, très exactement en 1714 au traité de Rastatt, lorsque l’empereur reconnaîtra le roi de France légitime souverain de l'Alsace). Après guerre et les excès des soldats de métier, se sont les aventuriers à la tête de bandes armées qui font régner la terreur dans la région. Les misérables Ulrich de Pfaffenhoffen ou le capitaine Laplante, détroussent les villageois entre Saverne et Marmoutier de 1640 à 1651. Tortures, viols, rançons, sont le lot quotidien. La famine s’abat sur une région qui n’est plus cultivée. C’est une époque où on mangea de la chair humaine, se ruant sur les cimetières pour déterrer les morts. Le ressort des âmes sera brisé, les habitants survivants traînant désormais leur existence plus qu’ils ne la vécurent. L’Alsace avait passé plus de la moitié du siècle en état de guerre et la région de Saverne fut particulièrement meurtrie. La commune voisine de Hattmatt ne comptait plus qu’un seul paysan et trois champs cultivés dans le ban en 1639, elle sera rattachée à Steinbourg en 1683. On ne dénombrera plus que 5 hommes et 2 femmes en 1644 à Ernolsheim. La ville de Saverne elle-même souffrit énormément, en 1650 ne sont plus recensés que 28 bourgeois. Il y aura dorénavant un avant et un après guerre de Trente Ans. La guerre se soldait par la destruction de Steinbourg et la ruine du village, témoin une requête à la régence de Saverne de 1650 de la part des habitants incapables de payer les contributions. La taille avait été rétablie en 1646, chaque habitant devait payer un florin. Le village avait beaucoup souffert de la frustration des Suédois ne pouvant investir Saverne. Dans « l’Alsace au XVIIème siècle », R. REUSS cite : « A Steinbourg, toutes les fenêtres de l’église sont brisées, les sièges du choeur et les bancs ont été brûlés, le toit a été démoli, et les poutres emportées, la chaire et l’escalier qui conduit au clocher ont servi à faire des feux de bivouac, les portes ont disparu, le baptistère lui-même a été détruit ». Des 117 Steinbourgeois (24 familles) réfugiés à Saverne en 1622 la plupart ne revinrent pas comme l'attestent les registres de baptême remontant à 1685 dont les noms étaient inconnus au début du XVIIIème siècle. 7 familles réfugiées n'avaient pas d'homme avec eux, restés au village ou tués, aucune de celles-ci ne prendra le risque de quitter Saverne, sous la protection du roi de France. Dans les archives de ce début de siècle notons deux procès en sorcellerie au village. L'Alsace a été très touchée par ce phénomène d'hystérie collective et le microcosme steinbourgeois n'y échappera pas. En 1629 Frawel Zentzel, épouse de Mathias, tailleur, est jugée à Saverne, puis expulsée. En 1631 Gerck (ou Gehrck) Georg y est décapité. Des condamnations pour adultère sont aussi répertoriées dans les minutes de justice : Adam Lehmann en 1629, accusé, André Konrad en 1632, condamné. C’est ce Wilhelm qui aurait amené avec lui l’autel portatif enchâssé aujourd’hui dans l’autel de l’église. Dans les registres d'église de l'époque on parle de Steinbourg en ces termes : "reichliche, pfarrherrliche Besetzung". 1650-1870 Conséquences de la guerre de Trente Ans Le village sera repeuplé après la guerre par des colons suisses, en proie dans leur pays à une crise économique. Le premier document retrouvé à ce sujet (qui n’existe plus, détruit lors du bombardement par les Prussiens de la bibliothèque de Strasbourg en 1870) est un mémoire du comté de Hanau-Lichtenberg au ministre Colbert, affirmant que le gouvernement français envoya des hérauts et des trompettes dans les pays voisins, invitant les étrangers à venir s’établir chez eux en leur promettant l’exemption des impôts pendant une certaine période, une maison et autant de terres qu’ils seraient en état de labourer. Le défrichement des terres d’Alsace sera réglé par l’ordonnance du roi de novembre 1662 : les habitants originaires des pays d’Alsace qui s’en sont retirés à l’occasion de la guerre avaient trois mois pour présenter leurs titres de propriété, de venir habiter et cultiver lesdites propriétés, sans quoi ils seraient privés à perpétuité de tous les droits qu’ils y pouvaient prétendre. Une fois la quotité de terres disponibles établie par cette opération, le roi autorisa ses sujets, ainsi que les étrangers faisant profession de la religion catholique, de se retirer dans lesdits pays d’Alsace. Le texte mentionnait que «ces terres seront possédées par les immigrants incommutablement en toute propriété sans pour en payer aucune chose qu’une reconnaissance seigneuriale ; ces habitants seront quittes de toutes tailles, subsides, impositions, taxes et autres droits pendant six ans». Il leur est même permis de prendre pendant six ans « dans nos bois et forêts tout ce qui leur est nécessaire pour reconstruire des maisons ainsi que pour le chauffage et les usages domestiques sans rien payer». 1664 est une date marquante pour la commune : la reconstruction de l'église dont la nef avait été entièrement ravagée par les Suédois. Les mouvements militaires ne sont pas encore terminés. En 1667 une partie de l'armée du Maréchal de Créquy campe à Steinbourg, en 1674 pendant la guerre de Hollande un corps de l'armée de Turenne est détaché au village qu'ils devaient utiliser comme repli en cas d'attaque, les gués sur la Zorn sont rompus. Afin d’activer le défrichement le roi de France enjoignit en 1682 à tous les propriétaires de terres en friche de les mettre en labour et en état d’être ensemencées dans un délai de trois mois, autrement toute autre personne pourrait le faire à leur place et jouir des revenus desdites terres pendant douze années sans en payer de rente au propriétaire ni dîmes au décimateur. La mesure n’étant pas assez attractive, une autre ordonnance de 1687 renverse la vapeur : cette fois-ci il fallait payer une rente minime au propriétaire pendant douze années, puis on pouvait racheter ladite rente et devenir propriétaire soi-même. Une deuxième vague d’immigration en résultera, celle de la décennie 1680-1690. En pièce jointe : la plus vieille maison de Steinbourg, construite en 1685 et détruite en 1949 par un incendie (des munitions y étaient entreposés), dessin de S. Lips. Cette période charnière dans l’histoire du village aura des répercussions deux siècles plus tard lorsque la population steinbourgeoise, rebelle à la germanisation, revendiquera son profond attachement à la France, s'étant enracinée au village durant la période française que seront les années 1670 à 1870. Le village était géré par un Gericht, tribunal administratif et judiciaire dirigé par un Schultheiss (prévôt) nommé par le seigneur du lieu, devant veiller à la rentrée des impôts seigneuriaux. Pour faire partie du Gericht il fallait appartenir à l'assemblée des Bourgeois. Pour être Bourgeois en faire la demande et montrer « patte blanche ». Siégaient au Gericht les échevins de justice qui étaient désignés par tirage au sort parmi ces Bourgeois. Ce terme n'avait pas le sens de riche qu'il a aujourd'hui, laboureur propriétaire s'y superposait comme journalier à manant, mais il impliquait le devoir de contribuer à l'entretien des charges de la communauté. Il tombera en désuétude au fur et à mesure qu'on s'approchera de la Révolution. Le règlement de police (1664-1724) est conservé aux Archives départementales. Le château féodal "dont il ne paraît plus qu'un fossé sec" (Guillin, 1702), sera reconstruit par les Mayerhoffen, famille originaire de Raisdorff en Autriche, alliée du roi de France. Cette famille noble s'enracine dans le village durant 180 ans. Le cadet de la famille, François-Joseph Ier de Mayerhoffen (1667-1752), reçoit le château de Steinbourg en fief en 1681, cette branche de la famille prenant désormais le nom de Mayerhoffen de Steinbourg. Il épouse en premières noces Marie Madeleine BEHR de Saverne le 10 janvier 1718 dont naîtront sept enfants. Quatre survivront, dont l'aîné et seul mâle, François Joseph II. François Joseph père s'était remarié en l'église de Steinbourg le 2 juillet 1731 avec Julie DUTRIE, veuve du seigneur de Sanleque, mais n'aura pas d'enfants du second lit. Comme sa première femme, celle-ci mourut au château de Steinbourg, en 1751, suivie de peu par son mari lui-même le 8.11.1752, des suites des fatigues endurées au siège de Prague. En juin 1742 pendant la guerre de Succession d'Autriche les forces françaises sous le commandement du général de Broglie sont encerclées par une armée autrichienne bien supérieure en nombre et les conditions de survie des assiégés sont très difficiles. Une partie des 20.000 hommes parviendra à s'échapper le 16 décembre et par une marche forcée de dix jours à travers les montagnes de Bohême dans des conditions climatiques difficiles, échappe à leurs poursuivants. Les 6.000 blessés ou malades qui étaient restés à Prague négocient les conditions de leur reddition et obtiennent un retrait avec les honneurs de la guerre, Mayerhoffen figurait dans un des groupes. Son neveu, François Félix, fut également blessé à Prague, en août 1742 lors d'une tentative de sortie, il fera une carrière remarquable par la suite (commandant en chef de l'armée d'Italie en 1748, commandant de la place de Saverne de 1757 à 1780), carrière à laquelle son oncle ne pouvait plus prétendre. François-Joseph II de Mayerhoffen, né à Steinbourg le 15 avril 1729 et décédé en 1803. Cornette au régiment de Nassau en 1745 (le terme de cornette, correspondant à l'actuel sous-lieutenant, était l'équivalent dans la cavalerie de celui d'enseigne dans l'infanterie, l'officier porte-drapeau qui tenait l'étendard de la compagnie dans la bataille) puis capitaine au régiment Royal Nassau Hussard. Fait prisonnier devant le camp du Roi de Prusse à Olendorff en octobre 1757 et grièvement blessé il sera échangé en novembre 1759. Chevalier de Saint-Louis en 1761 il se retira la même année de l'active contre pension. L'ordre de Saint-Louis fut assimilé à une charge anoblissante en 1750 : le fait d'être capitaine et chevalier de Saint-Louis pendant trois générations légitimes et consécutives conférait la noblesse à titre héréditaire. Cette disposition créant une nouvelle noblesse militaire sera cependant remise en cause en 1789. François-Joseph réunit les deux lignées de Saverne et Steinbourg en épousant sa petite cousine, Françoise, le 22 février 1762 à Saverne et aura 5 enfants dont François Joseph Georges (1762-1814) qui hérite des biens à Steinbourg et Georges Louis Léopold (1770-1844), père du dernier Meyerhoffen à porter le patronyme, François Louis Auguste, qui décèdera en 1901 à Nancy. François-Joseph Georges, Révolution oblige, est le premier à franciser son nom en Meyerhoffen. Alsacianiser seait plus juste. Nommé sous-lieutenant au régiment de Bouillon, il fait les campagnes de 1792 à 1795 à l’armée du Nord. Il sera lui aussi capitaine, sous Napoléon, servant notamment durant la campagne d'Espagne. Fait prisonnier lors de la bataille de Bailen (voir colonel Delenne ci-dessous), il mourra du typhus en 1814 lors de son retour de captivité. Entre deux campagnes militaires il avait épousé Marie-Antoinette Léo qui lui donnera descendance le 5 avril 1806 à Saverne avec François Jean-Baptiste Charles. Charles de Meyerhoffen est attesté comme maire de Steinbourg jusqu'en 1862 (dernière séance en tant que maire le 12.08.1962). Il affirmera sa prééminence le 26 novembre 1858 en faisant rectifier son acte de naissance et rajouter la particule de à son nom par un jugement du tribunal civil de l'arrondissement de Saverne. La particule ne figurait pas sur l'acte de naissance ni sur la déclaration de son père mais les lettres de noblesse avaient été confirmées par Louis XIV et enregistrées par le Conseil Souverain d'Alsace. En 1860 il vend le château de Steinbourg. Il avait pourtant fait un beau mariage en 1842 en l'église de Steinbourg avec Dame Marie-Elisabeth Collignon, fille du commandant de la place de Phalsbourg, Pierre François Collignon, d'elle nous avons une trace dans le cimetière où elle fit ériger un monument pour sa tante Adélaïde Dugastel décédée en 1855. A l'heure qu'il est, nous ne savons pas ce qu'il est advenu de Charles de Meyerhoffen, qui n'est ni décédé à Steinbourg, ni à Saverne. Il n'aura pas de postérité, sa femme donnant naissance en 1843 à un bébé qui ne vivra que 27 jours. Charles de Mayerhoffen n'aura pas beaucoup connu son père, celui-ci partit en Espagne deux ans après sa naissance et n'en revint qu'en février 1814 pour décéder la même année. Une tombe à Steinbourg éclaire cette petite histoire noyée dans la grande, celle du colonel Louis André Delenne né de Lenne (8.05.1761 à Nîmes - 16.12.1838 à Steinbourg), oncle par alliance de Charles de Meyerhoffen. Militaire de carrière, Delenne monte successivement les grades durant les campagnes de la Révolution et de l'Empire. Blessé de nombreuses fois (en 1797 en franchissant la frontière austro-italienne à Gradisca avec l'armée napoléonienne et lors du débarquement d'Alexandrie en Egypte), il devint membre de la Légion d'Honneur le 14 juin 1804. Affecté à l'armée d'Espagne en 1807 avec laquelle il participe à la victoire d'Alcolea. Nommé colonel le 13 juillet 1808 sa brigade se trouve encerclée 3 jours plus tard par une armée espagnole de 30.000 hommes ; l'envoi d'une armée de secours de Madrid tourne au désastre : 9.000 morts, 16.000 prisonniers au rang desquels le colonel Delenne et le père de Charles de Meyerhoffen. C'est la défaite de Bailen, première défaite des troupes napoléoniennes. La capitulation de Bailen prévoyait le rapatriement des troupes françaises en France mais ce traité qui déplaisait aux Anglais ne fut pas respecté. Après quatre mois passés à Cadix à même les pontons et les restes des navires français capturés lors de la bataille de Trafalguar, les prisonniers seront déportés sur l'île désertique de Cabrera où la mort frappera 40% des leurs (certains historiens parlent de beaucoup plus). En 1810 les officiers français furent envoyés en captivité en Angleterre où ils croupiront dans des cachots insalubres jusqu'en février 1814. La carrière de Delenne ne s'arrêtera pas de suite après l'abdication de l'empereur. Il sera nommé commandant d'armes à Gien, puis commandant du 71ème puis 85ème régiment de Ligne, officier de la Légion d'Honneur le 24 août 1814. Admis à la retraite le 28 avril 1815 il s'établit à Steinbourg où il est permis d'imaginer que, marié à la soeur de la mère de Charles Meyerhoffen il prit en charge l'éducation du jeune Charles. Cet homme habitué à commander a dû jouer un rôle dans la commune jusqu'à sa mort. En 1829 il est nommé chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de Saint Louis (distinction créée par Louis XIV honorant au-moins 20 années de service et dont Louis XVIII voulait qu'elle remplace la Légion d'Honneur - elle sera supprimée en 1830). Il est enterré au cimetière de Steinbourg. Steinbourg au XVIIIème siècle, situation économique L'Alsace put jouir au cours du XVIIIème siècle d'une paix relative pour panser ses plaies, entrecoupée seulement en 1744 d'une incursion des redoutables Pandours ou Rothmäntel Impériaux (guerre de succession d'Autriche) qui pillèrent la ville de Saverne désormais sans fortifications. La vie matérielle s'améliora rapidement et le bien-être se répandit à nouveau, après les longues épreuves du siècle précédent. Au vu des relevés de superficie des masses de culture établies par l’intendant d’Alsace vers le milieu du XVIIIème siècle, Steinbourg n'était pas une communauté pauvre en raison des bois qui lui appartenaient (l'affaire de la Faisanderie illustrera l'importance du bois communal possédé en indivis sous l'Ancien Régime dont les conseils municipaux accordaient à leurs habitants la possibilité de se procurer gratuitement le bois nécessaire à leur chauffage domestique). En 1751 Steinbourg possède 1481 ha de champs, prés et bois pour 1800 livres de rente. C'est près du 1/3 du total des terres du baillage de Saverne (Saverne, Otterswiller, Ottersthal, Monswiller, Zornhoffen, Waldolwisheim, Altenheim, Kleingoeft) et plus que tout le baillage de Dettwiller réuni (Dettwiller, Rosenwiller et Dossenheim) pour 84,5 % du total des rentes du baillage. En 1760 la superficie est la suivante : • terres labourables 29 % = 341 ha • prés : 17 % = 196 ha • forêts : 50 % = 589 ha • vignes : 10 ha • pâturages : 13,5 ha • habitat : 12,35 ha En 1751 on recense 77 foyers, 15 de bonne qualité (19,5 %) et 42 (54,5 %) de mauvaise, les villages environnants allant de 4,6 (Monswiller) à 10,8 % (Saverne) de bons feux (les villages voisins, Dettwiller, Dossenheim, en comptaient 9 %), on dénombrait 11 veuves et 5 sexagénaires. En 1766 les statistiques font état de 24 laboureurs (31 % de la population) avec 33 chevaux et 36 boeufs corvéables et 53 « pionniers » (manouvriers) ne pouvant fournir que des bras sans attelage. Le quotient laboureurs / pionniers (0,45) est supérieur aux localités voisines, hormis celles du Kochersberg. Mais ce rapport est assez similaire aux villages ruraux de la plaine d'Alsace, que ce soient ceux du Ried, d'outre-forêt ou du Sundgau. Il n'y a donc pas de meilleur niveau de vie qu'ailleurs mais moins de manouvriers et plus de propriétaires de leurs terres, une population plus protégée contre les aléas de la vie. On sait par les études qui ont été réalisées que ce quotient laboureurs / pionniers a fortement baissé entre 1746 et 1766, de moitié à 1/3 dans les environs immédiats. Dans le sillage de la guerre de Trente Ans, le nombre de laboureurs l'emportait largement sur les journaliers, des quotients de 3 n'étant pas rares. Mais à la veille de la Révolution, le rapport s'est notablement dégradé. La raison en est la démographie galopante. Alors que la population alsacienne sera multipliée par 3 en 150 ans (un dynamisme sans équivalent en France), à Steinbourg elle sera multipliée par 4 en moins d'un siècle, puis une seconde vague d'immigration vers 1750 accentuera encore le phénomène. En 1772 on en est déjà à 122 feux, l'église est devenue trop petite. En 1801 on comptera 744 habitants, la population aura quintuplé en 100 ans ! En épluchant les actes de naissance de la commune une forte fécondité des premiers immigrants saute aux yeux, il n'est pas rare à partir de la troisième génération qu'un homme engendre 13, 14 enfants avec plusieurs femmes (le droit de bourgeoisie se transmet uniquement par les hommes, les veuves retombant dans la manance : ceci conduira à des remariages rapides, y compris dans la famille du mari défunt). Les seconds et troisièmes mariages ne sont guère prolifiques, untel de 1743 à 1766 connaît une mauvaise fortune avec 9 enfants morts avant leur 6ème anniversaire, un autre a 8 enfants de 1750 à 1768 dont pas un ne franchira le 10ème anniversaire. Cette fécondité, dont on ne sait pas si elle était la cause ou la conséquence de la sur-mortalité infantile, mènera à une lente paupérisation. Les cadets et benjamins durent trouver un métier pour exister au sein de la société, notamment d'avoir droit à l'affouage en tant que foyer fiscal distinct. Au fur et à mesure cela mène à une parcellisation des terres néfaste à la transmission du patrimoine. Les habitants en étaient conscients, en témoignent les nombreux mariages dans des familles proches et indigènes au terroir local. L'inventaire fiscal de 1766 fait état de 19,5 % de feux de bonne qualité, 26 % de moyens et 54,5 %, de mauvaise qualité. Sur le papier c'est mieux que la moyenne du baillage (12,3 % de bons feux et 61,3 % de mauvais) et des alentours mais c'est une image déformée de la réalité car si on gomme l'activité industrielle (3 usines dont 2 moulins), l'aubergiste attesté très tôt à Steinbourg, une tradition séculaire, les notables dont les Mayerhoffen ou le curé, on rejoint les mêmes taux qu'ailleurs. Le nombre de chevaux (66) et de bovins de tous âges (81) traduit la pauvreté des moyens d'une population de 350 à 400 habitants. Le nombre d'animaux aratoires est significatif : 69 bêtes de trait pour 24 laboureurs, un taux très faible, qui donne une pauvre image de la structure sociale. Un siècle après la reconstruction, les contribuables steinbourgeois sont des paysans modestes ne disposant que d'un attelage unique de deux boeufs ou de deux chevaux ne permettant pas une utilisation intensive du sol, préfigurant une crise agraire si la population continue à augmenter. La situation au XVIIIème siècle annonce déjà la disparition de nombre d'exploitations agricoles au siècle suivant et l'orientation vers une polyculture de subsistance. Le XVIIIème siècle dominé par l'affaire de la Faisanderie La délimitation des bans communaux après les ravages qu’a connue la région occupera le devant de la scène juridique et notariale entre les villages et les seigneuries fin XVIIème - début XVIIIème siècle. C’est ainsi que le Conseil souverain d’Alsace diligente en 1715 une enquête au sujet des droits de l’abbaye de Saint-Jean sur la forêt des Quatre communes (Steinbourg, Dossenheim, Ernolsheim et Saint-Jean). Notre affaire commence le 26 août 1718, dix villageois députés de la part de la communauté se réunissent dans la forêt de Monsau avec le grand maître des Eaux et Forêts de l’Evêché pour borner ladite forêt par plantage de pierres. Le procès-verbal signé par tous mentionne « les jurés de justice » de Steinbourg présents : J.Michel ALEMAN (prévôt), Rémy BREVILLE (frère de l’échevin de justice au service du cardinal, Thomas), Jean Jacques BREVILLE (sergent, fils de Rémy), Jean MINY, Georges HAAS, Jacques KUHN, Claude HERTZOG, J.J. NENNINGER, Jacques BAYER et Jean Adam RICHERT. La même année le couvent de St Jean cède le village de Sornhofen, sur la rive droite de la Zorn, à l'Evêché, en échange du village d'Eckartswiller. Le prince-évêque peut à présent réaliser son rêve, celui de faire de sa résidence d'été un parc à la mesure de son ambition réunissant jardin, canal et parc de chasse dans un vaste ensemble unique en son genre. Les travaux dureront une dizaine d'années. En 1719 est construite la Faisanderie dans la forêt de Monsau située en grande partie sur le terrain communal de Steinbourg, suivie en 1725 de la maison du Faisandier et deux maisons de garde-chasses. Un réseau de routes est tracé à travers bois dont l'une, la route d'Estrées, dans l'alignement du château du Haut-Barr, fera 20 mètres de large avec tilleuls et marronniers de part et d'autre, des rondpoints aménagés à certains carrefours. La route la plus longue, la rue Rohan, reliait sur 5 kilomètres la Faisanderie à la route Saint Jean - Steinbourg en passant par "la Rondelle". Des chasses à courre seront organisées dans la forêt épiscopale. Douze ans plus tard, afin de faciliter l’établissement de faisans, préoccupation qui pouvait sembler bien éloignée des problèmes du moment et qui lui vaudra plus tard le reproche « de sacrifier le bien du public à son agrément particulier », le cardinal de Rohan-Soubise fait fermer de son plein gré par une palissade le bois appartenant à Steinbourg, empêchant dorénavant la pâture des bestiaux à cet endroit et englobant une partie du bois dans l’enclos. Les habitants ont l’air d’y souscrire dans un premier temps avant de se rendre compte des conséquences futures que cela pourrait avoir : difficultés pour labourer leurs terres s’ils devaient se séparer de leurs bestiaux et crainte de se voir un jour dépossédés d’office de leur propriété. L’ancienne coutume féodale en Alsace accordait déjà aux villageois le droit de couper dans les forêts seigneuriales ou communales le bois nécessaire à leurs foyers ou métiers, sauf en ce qui concerne les hêtres et les chênes, et le droit de vaine-pâture, droit de faire paître gratuitement le bétail en dehors de ses terres propres, dans les bords des chemins, friches, bois de hautes futaies ou taillis, permettant aux plus pauvres d'entretenir une ou deux têtes de bétail. Ils se rétractent donc et présentent une requête dans laquelle ils espèrent qu’on voudrait bien leur accorder des reversales, acte d’assurance par lequel on reconnaîtrait leur droit de propriété et en assurerait l’exercice en leur permettant les coupes, le pâturage et la glandée à l’intérieur de l’enclos. L’écrit envoyé aux conseillers de la chambre des comptes de l’Evêché de Strasbourg est – encore - très respectueux, dans l’esprit de l’Ancien Régime : « Comme il n’y a rien dans la communauté qui puisse faire plaisir à son Altesse Eminentissime leur Seigneur qui ne doit avoir service, ils ne sont pas contraires à ce que l’ouvrage et la dite fermeture ne se fasse, comme elle est commencée, pourvu qu’ils soient assurés par un acte que le dit terrain leur appartient, qu’on ne soit pas intentionné de leur ôter aucun droit ni directement ni indirectement, qu’ils soient libres d’envoyer leurs bestiaux et notamment leurs chevaux et bêtes à cornes et de couper pour leur usage le bois qui est et sera par la suite sur leur terrain, comme aussi de jouir de la glandée, étant très parfaitement vos très humbles et très obéissants serviteurs et sujets ». Mais la contre-proposition de l’évêque n’accordait la pâture qu’aux chevaux seulement quelques jours par semaine et ce en dehors de la période de ponte des faisans, pas aux autres bêtes, et se fondait sur le bornage de 1718 pour les droits de propriété des taillis et broussailles (bois + glandée), pensant sans doute que le problème fut ainsi résolu. La communauté de Steinbourg ne s’en laisse pas compter et négocie un contrat d’échange avec le Grand Chapitre en 1733 qui stipule que la forêt du Hochwald située au nord du village et une partie de l’Espen à l’ouest appartenant à l’Evêché leur seront donnés en compensation des taillis devenus inaccessibles. Mais le droit d’enlever le bois blanc nécessaire au chauffage ou à la cuisson du pain qui croîtra dans la faisanderie leur sera refusé, et le document se réfère une nouvelle fois au bornage de 1718 pour le cas où la faisanderie serait un jour détruite ; dans ce cas le droit de pâturage leur reviendra automatiquement comme par le passé. Le cardinal de Rohan voulait faire subsister l’interdiction de la pâture à tout prix, pensant fort logiquement que le bois souffrirait du passage des habitants qui eux voulaient qu’un passage soit laissé libre aux troupeaux. Les termes de cet échange déplurent aux habitants qui ne l’acceptèrent pas tel quel. En effet, la glandée dans le bois d’Espen appartenait déjà à St Jean et l’aliénation du droit de pâture dans la Faisanderie n’avait pas été pris en compte dans l’expertise (l’Evêché estimant que cela était compensé par la plus-value du Hochwald), or c’est là-dessus que les habitants attachaient la plus grande importance. Finalement on en resta là ; la palissade devint muret de 9 pieds de hauteur sur 8 kilomètres, les Steinbourgeois auront le droit de couper du bois dans le parc de la Faisanderie une fois l’an et en useront, mais durent toujours demander par écrit qu’on leur ouvre les portes ; ce droit leur était consenti pour quelques jours seulement, ce qui ne pouvait que provoquer des dissensions futures. A cette époque les besoins de la population croissent à mesure que celle-ci augmente : de 1729 à 1790, la consommation de bois en Alsace aura crue de 400 %, son prix également d’autant. Le problème est sérieux, en 1745 l’Etat met en place une véritable administration forestière, différente des autres forêts du royaume. Plus aucune coupe ne devait se faire sans l’autorisation écrite de l’Intendant. Même pour du bois de charpente, il fallait présenter le devis d’un charpentier assermenté. Afin d’éviter de continuelles discussions avec Steinbourg, l’Evêché propose en 1745 de procéder à un échange. Seconde étape en 1747 A cette époque 293,6 arpents appartenaient à la communauté tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des palissades. L’Evêché propose en échange : Hochwald 92 arpents, 34 perches (au nord du village) Espen 42 arpents, 27 perches (à l’ouest) Monsau 141 arpents, 41 perches (attenante au ban de Dettwiller au sud-est) Au total 276,2 arpents « avec cette prétendue différence que chacun des arpents cédés eu égard au sol et à la superficie est égal au double et même au triple de chacun de ceux cédés par la communauté qui ne sont que broussailles et mauvais taillis ». On nommera des experts indépendants le 20.09.1747 qui se rendront sur place le 27.09. et dresseront un procès-verbal. Ce procès-verbal d’expertise ne parle plus que d’une valeur d’une fois et demie supérieure en ce qui concerne le Hochwald seulement par rapport à la Faisanderie (nuance importante : « que s’il n’y avait quelques places raides, l’arpent en vaudrait bien deux de ceux de la Faisanderie »). Le 20 novembre six députés de Steinbourg viennent se plaindre auprès du cardinal : Peter Brucker, Jean Diss, Jean Minni, Joseph Müller, Lanz Joseph et Nicolas Kimmenau. Ils prétendront : 1. que l’Espen sans droit de prendre le bois n’est d’aucune valeur (l'Evêché avait déjà conclu un traité en 1741 avec St Jean Eckartswiller pour le droit de glandée exclusif) 2. qu’ils tirent le double de profit de la Faisanderie puisqu’ils peuvent y faire pâturer leurs bêtes et que cela n’avait pas été compris dans l’évaluation 3. enfin, Steinbourg fait faire des plans prouvant que l’arpentage du 20.09. est fautif et que le terrain de la Faisanderie surpasse celui du Hochwald Le ton de la requête est encore très respectueux. La formule de politesse suivante termine une des lettres : « ils (les habitants) offrent la vie et leur obéissance comme des fidèles sujets qui vous réclament pour leur père et ne cesseront de prier le Seigneur pour la Conservation de Votre Altesse Sérénissime et Eminentissime ». Devant ce second refus, l’Evêché reprend la jouissance du Hochwald. Il semblerait par contre, mais les textes ne sont pas clairs là-dessus, que les glandées du Hochwald et de la forêt de Monsau furent accordées aux Steinbourgeois selon l’ancienne coutume féodale. L'affaire rebondit vers 1763 Quinze ans plus tard rien n’est réglé, témoin cette correspondance à Messieurs le Président et Conseillers de la Chambre des Comptes de l’Evêché de Strasbourg : « suppléant (c’est le greffier qui retranscrit en français) très humblement le bourgmestre et l’échevin de la communauté de Steinbourg, disant : qu’ayant acquiescé en 1730 à la fermeture et l’enclavement d’une partie de leur forêt communale dans la faisanderie de son Altesse Eminentissime, ce n’a été que sous la condition expresse qu’ils continueraient à y jouir comme du passé de tous leurs droits d’usage et que la pâture de bétail ne leur serait pas interdite. C’est sous la foi de la même clause aussi qu’ils ont vu d’un oeil fort tranquille l’extension qui a été donnée depuis au même parc et ils y acquiesceraient encore si la dite clause était exécutée comme elle devrait l’être en leur faveur. Le greffier donne son avis : « Il nous est connu, Messieurs, que le nombre des habitants de Steinbourg s’était augmenté de près de la moitié, celui de leurs bestiaux l’a été pour le moins d’autant depuis 1730, ainsi il est de la plus grande conséquence pour eux de rentrer au plus tôt dans la jouissance de leurs droits. Les suppliants connaissent trop la bonté et la bienfaisance de son Altesse Eminentissime pour oser douter de la justice qu’elle daignera leur rendre dans le moment ou vous lui aurez rendu compte de la nécessité urgente des suppliants à en demander l’exercice ». Sur demande du cardinal on procède à un nouvel arpentage : bois appartenant à Steinbourg : 295,55 bois appartenant à l’Evêché : Monsau 147,35 (au lieu des 141,4 précédents) Hochwald 92,34 Espen 42,27 Total 281,96 dont 9 de routes. C’est moins en superficie mais l’Evêché prétend que ses bois valent un tiers de plus ! A la même époque il semblerait que quatre habitants aient pris du bois dans la faisanderie sans permission dont deux tonneliers mandatés par la commune. L’un d’entre eux sera mis en prison pour l’exemple, ce qui occasionnera des troubles. Les habitants de Steinbourg portent dès lors l’affaire devant le Conseil du Roi. On trouve dans le dossier cette réponse du Duc de Choiseul au cardinal de Rohan datée du 20 août 1764 : « le Roi a jugé qu’en de pareilles circonstances il fallait qu’un subdélégué de Strasbourg se transportât à Saverne pour entendre les raisons d’opposition que prétend avoir la communauté dont il s’agit et pour l’amener à donner volontairement les mains à l’échange. Si les voies de persuasion qu’il emploiera ne suffisent pas, il dressera procèsverbal des raisons d’opposition et de manière ou d’autre le Roi statuera. Seule une voie régulière peut assurer à votre Eminence une décision solide et sans retour. » Le 7 septembre 1764 les Steinbourgeois présentent au Roi un mémoire récapitulant leurs griefs et font donc monter la pression. Le 10 janvier 1765, le Duc de Choiseul écrit au cardinal de Rohan : « J’aurais bien désiré procurer à Votre Eminence une décision définitive sur l’échange qu’elle veut faire avec les habitants de Steinbourg mais au moment où j’allais en rendre compte au Roi, ces habitants ont présenté un mémoire dont je n’ai pas pu me dispenser de dire un mot au Conseil. Sa Majesté, avant de statuer sur le fond, a jugé devoir ordonner la communication de ce mémoire à N.E. C’est ce que j’exécute en le joignant à cette lettre, et lorsque Votre Eminence me l’aura renvoyé avec la réponse qu’elle croira devoir y faire, je ne manquerai pas de mettre cette affaire sous les yeux du Roi ». La réponse du Cardinal est un modèle du genre. On y trouve certaines mentions difficilement concevables aujourd’hui comme par exemple la phrase : « protecteur né des habitants des communautés qui lui appartiennent, il n’est occupé que du désir de contribuer à leur bonheur et leur avantage ; les grâces qu’il leur fait tous les jours sembleraient devoir le mettre à l’abri des reproches indécents qu’ils osent lui faire ». Le Cardinal de Rohan-Guémenée en place depuis 1756 prétend que les Steinbourgeois doivent accepter l’échange car : • comme ils n’ont jamais envoyé en pâture leurs bestiaux, il n’est arrivé aucun changement dans l’état des choses depuis 1730 et donc qu’ils avaient de fait renoncé à leur droit de pâture. L’échange proposé n’apportant aucune espèce de changement dans l’état actuel des habitants il n’y a donc pas privation de quelque chose, la seule question serait de savoir si la commune sera suffisamment indemnisée ; or des bois de hautes futaies en contréchange de sols pierreux lui semble profitable aux habitants (NdlA : ce qui n’est pas forcément vrai, ce qui importait aux Steinbourgeois était surtout la pâture et non le bois de chauffage, de surcroît l’Espen appartenait à d’autres communes qui s’y servaient déjà en bois de chauffage, et était plus éloigné des terres du sud : ceux qui exploitaient ces terres-là avaient beaucoup de chemin à faire parcourir aux bêtes et notamment devaient traverser les bois de la Faisanderie. Le Cardinal donne d’ailleurs un précieux renseignement : la partie de la forêt restée en dehors de l’enclos n’était d’aucune valeur : seule celle à l’intérieur aurait permis la pâture, la partie à l’extérieur était donc fortement dépréciée. On note une évidente mauvaise foi dans sa réponse, il est vrai que l’échange pouvait être profitable à certaines personnes mais en désavantager d’autres, toujours est-il que ce sont ses prédécesseurs qui ont crée les raisons du mécontentement. D’ailleurs on trouve une note mentionnant lesquels des habitants n’avaient pas consentis à l’échange : Jacques BOSCH, Laurent JOSEPH, Jean ALLEMAND et Antoine OSSWALD « cordonnier et principal opposant » • il n’ignore pas le fait qu’on ne puisse point forcer un particulier à faire malgré lui un contrat d’échange mais qu’il en est autrement d’une communauté d’habitants : celles-ci sont toujours regardées comme des mineurs qui ne peuvent vendre, aliéner, ni disposer de leurs biens que sous l’autorité de sa Majesté, et lorsque les communautés refusent un avantage réel et évident, il est de la bonne politique et de l’intérêt du gouvernement de leur forcer de l’accepter (juridiquement irrecevable à cette époque où les masses paysannes commençaient à gronder envers les nobles). Sur ce dernier point le Duc de Choiseul répond au cardinal le 26 juin 1765 : « Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Eminence qu’elle a été la décision du Roi sur l’affaire relative à la Communauté de Steinbourg. Sa Majesté qui jusqu’à présent a trouvé bon qu’on fit usage de moyens de persuasion pour l’amener à cet échange, n’a pas jugé devoir employer son autorité pour les y contraindre». Le 12 août 1767 les Steinbourgeois constatent que près du 1/3 de la forêt de Monsau avait été coupée ; interdiction fut faite au bétail d’y entrer tant que la forêt ne serait pas reconstituée. Les habitants demandent dès lors « indemnisation des pertes et dommages qui en résultent étant longtemps frustrés de leurs droits. Ils s’opposent fermement à toute coupe ultérieure sinon ils se pourvoiraient contre le cardinal par devant Messeigneurs du Conseil souverain d’Alsace ». Le ton a bien changé. Le 17 août 1767 : nouvelle requête des Steinbourgeois au cardinal, cette fois en des termes peu amènes : «les requérants viennent d’apprendre avec surprise que son Altesse a décidé de faire clore avec un mur la partie du jardin aux faisans qui leur appartient en toute propriété contrairement à la transaction passée le 7 avril 1730 avec feu Monsieur le cardinal Louis de Rohan d’heureuse mémoire. Ils s’opposent fermement à la clôture par la présente, au cas contraire ils le poursuivraient par-devant le juge compétent pour être maintenus dans leur droit et de faire condamner son Altesse en tous frais et dépens, dommages et intérêts ». L’Evêque fait une nouvelle proposition : la Monsau et l’Espen évalués à 209,12 arpents (il n’est plus fait mention du Hochwald) mais sans droit de pâturage contre 206,41 arpents (dont 164,4 enclos depuis 40 ans). On remarque qu’il y avait vraiment incompréhension de la situation, puisqu’on leur retirait par là la chose à laquelle ils tenaient le plus et qu’ils n’ont cessé de brandir : le droit de pâture. Le 4 août 1777 comparaissent à nouveau devant la Chambre des Comptes Georges HALTER, bourgmestre, Joseph LAURENT, curé et Georges GRUSS, juré, qui réclament « qu’en diminution de la pâture occasionnée par la clôture de la grande faisanderie, il plaise à la chambre de permettre à la communauté d’envoyer en tout temps et sans gêne leurs troupeaux pâturer dans la petite faisanderie ». Ce sera chose faite lorsque, profitant de l’effacement des autorités au début de la Révolution, la commune rétablira de fait le droit de parcours et de coupe des arbres. Le XVIIIème siècle avait été dominé par la reconstruction économique. Les cultures remises sur pied, le village grandit à l'abri du danger. Jusqu'à la Révolution où il redevient brièvement le théâtre d'un affrontement militaire. En octobre 1793, une dernière bataille décisive pour désenclaver Saverne se déroule sur le sol de Steinbourg entre les armées de la Révolution et celle des Princes allemands appuyés de nombreux émigrés (bataille à laquelle participe Delenne cité plus haut). Les troupes autrichiennes du général Hotze occupent Steinbourg à partir du 20 et lancent une grande offensive vers St Jean le 22 en vue de couper l'Armée du Rhin dont l'aile gauche s'appuie sur Saverne, de celle de Moselle. Le 23 le général Ferrino rassemble dans le parc du château de Saverne attaqué trois bataillons entrain de se débander et fait jurer aux soldats de ne pas reculer. Les renforts arrivent entretemps par le col de Saverne et les Français contre-attaquent baïonnette en avant. Les Autrichiens sont repoussés au-delà de la Zorn jusqu'au cimetière de Steinbourg où étaient placés une douzaine de batteries qui arrêteront la charge des Français en fin d'après-midi. La bataille d’artillerie du cimetière durera jusqu'au 24 lorsque six bataillons du général Burcy arrivent à la rescousse. Les Impériaux, défaits, retraitent vers Bouxwiller et prennent leurs quartiers sur les bords de la Moder et de la Zinsel, ils seront chassés définitivement d'Alsace (bataille du Geisberg à Wissembourg) fin décembre. La période de transition post-révolutionnaire ne semble pas profiter aux habitants. Des délits forestiers mettent régulièrement aux prises la population pauvre et l'administration forestière. Le 22 janvier 1838, les habitants de Steinbourg toujours aussi farouches, commettent des dévastations dans la forêt domaniale de la Faisanderie en voulant ramasser des feuilles mortes. Le sous-préfet Féburier, compatissant ("nous avons reconnu avec douleur que la misère des habitants de Steinbourg est extrême : sans feu, sans bois, sans moyens pour s'en procurer ils ont vu pour la plupart geler leurs provisions de pommes de terre, faute d'avoir été protégées contre le froid avec les feuilles mortes que l'administration forestière avait interdit d'enlever") s'emploie néanmoins à faire respecter la loi. 3 à 400 hommes armés de fourches et de bâtons s'opposeront plusieurs jours aux autorités appuyés par une cinquantaine de gens d'armes appelés en renfort. Une femme enceinte blessera à la tête le garde forestier avec un projectile. Les neufs principaux protagonistes seront condamnés à plusieurs mois de prison (tiré du livre "L'opposition politique à Strasbourg", de Ponteil, 1932). A la suite de quoi un Armenrat sera créé pour donner assistance aux pauvres. Les délibérations du conseil municipal de cette période font régulièrement état de soutiens financiers lors d'hospitalisation ou maladie de familles aux maigres ressources. En 1840 fut organisé le premier messti qui perdure toujours. En 1851 l'inauguration de la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg avec la construction de la gare (détruite en 1995), suivie en 1853 du canal de la Marne au Rhin, impulsent une nouvelle dynamique et font de Steinbourg un pôle économique attractif révolutionnant les conditions de vie de nos ancêtres, enfin assurés d'une paye à la fin du mois. L'industrie, Goldenberg à Monswiller ou les usines de chaussures à Dettwiller, contribue à fixer les habitants. En 1853 l'installation de la première boucherie, Rang, plus tard Wollbrett, met fin au colportage de viande qui jusque là venait de Saverne. Marqué par sa démographie galopante (en 1801 on relèvera 744 habitants, puis 1039 en 1821, 1144 en 1836), les premières années du XIXème siècle ne sont pas faciles mais l'instruction se développe. En 1832, construction de l'école primaire, ce sont les soeurs de Saint Jean de Bassel qui s'occuperont de l'école des filles, dont soeur Laurentine Weber dont on reparlera. En 1844 l'école comptera 146 garçons et 84 filles. En 1848, ouverture d'une maternelle. Transmettre le savoir n'était pas bien rémunéré au XIXème siècle : le traitement de l'instituteur de l'école des garçons s'élève à 630 Francs en 1861 puis 700 en 1863, celui des 3 Soeurs enseignantes pour les filles, Soeur Laurentine, Colombe et Cléophée à 300 Francs chacune (elles ne seront pas augmentées). Le maire Charles de Mayerhoffen qui administre la communauté jusqu'en 1862 ne laisse pas filer les comptes, Steinbourg a un budget excédentaire de 3150 Frs en 1861 pour 26.492 Frs de recettes. Le maire Joseph, son successeur, géra de même très précautionneusement. L'instituteur recevra une gratification complémentaire de 140 Francs pour cours du soir adultes en 1869 et il est précisé dans le registre du Conseil municipal qu'il doit avec cela couvrir les frais d'éclairage et de lampe ! Vu l'explosion démographique se posent alors le problème de l'église trop petite ainsi que du cimetière. Lors de la séance du conseil municipal du 10.02.1865 la lettre au préfet pour l'extension du cimetière finit ainsi :"ce serait avec un sentiment des plus pénibles et des plus douloureux que les habitants entreverraient la perspective d'être enterrés loin des tombes qu'ils sont habitués à visiter avec autant d'amour que de respect et ils espèrent que les générations successives qui ont vécu dans la même localité restent également réunies après la mort dans le même cimetière". L'attachement à leur terre natale y compris après la mort va bientôt se poser de manière dramatique. 1870-1945 Quand Napoléon III déclare la guerre à ce qui n’est pas encore l’Allemagne, la crainte s’empare des Alsaciens exposés aux avant-postes. Le 4 août, 40.000 Prussiens bousculent les lignes françaises à Wissembourg seulement défendue par 5.000 hommes. L’armée française se repositionne à Woerth et Froeschwiller, mais le rapport de force trop inégal (126.000 Allemands et 320 canons contre 46.000 hommes et 120 pièces d’artillerie) sonne le glas des espoirs français le 6 août. Le grondement des canons qu'on entendait jusqu'à Saverne cesse. Le maréchal Mac-Mahon doit sacrifier ses prestigieux régiments cuirassés qui n’avaient jamais connu la défaite pour éviter d’être pris en tenaille et protéger la retraite de son armée vers Niederbronn et Bouxwiller. Les habitants de la région ne savaient pas ce qui se passait, n'entendant que les canons au loin, mais imaginaient déjà le pire. Un cuirassé survivant natif de Steinbourg (Roth Antoine, fils de Michel) les informe le 6 au soir que la bataille est perdue. Il se restaure rapidement chez son père, puis reprend la fuite, nul ne le reverra jamais. Les jeunes gens du village en état de porter une arme partent se réfugier à quelques kilomètres de là dans la grotte saint Vit. Dans une cohue indescriptible les premiers éléments de l'armée française arrivent à Saverne dans la nuit et le gros des troupes le 7 au matin. Mais les Prussiens les talonnent. Après une course-poursuite de 67 kilomètres sur la trace des Français l’avant-garde de la garde royale prussienne, la 4ème division de cavalerie du prince Albert de Prusse, une unité d'élite recrutée uniquement dans la monarchie, arrive à Steinbourg qu’ils trouvent occupé. Ils sont accueillis par un feu de salve qui fait un mort dans leurs rangs. Le chef d'état-major von Versen fait tonner l'artillerie, les Français se retirent laissant quinze prisonniers. Les quatre escadrons du 2ème régiment de hussards du colonel von Schauroth, investissent le village. Un des escadrons est chargé de la destruction de la voie ferrée et des poteaux télégraphiques de la gare et de l'érection d'une barricade sur le pont du canal, un autre couvre le flanc droit, les deux derniers prennent position à l'ouest entre le Schalksbaechel et la Zorn. Un escadron du 5ème régiment de dragons du Rhin défend le sud. Les Prussiens veulent bivouaquer la nuit à Steinbourg afin de faire reposer les chevaux mais une contre-attaque de quelques 200 Français se déclenche vers 20 heures. A la tombée de la nuit les tirs s'intensifient et les Prussiens, ne sachant quelles forces ils ont en face d'eux et n'ayant pas d'infanterie à disposition, prennent la décision à 22 heures de retraiter vers Bouxwiller pour attendre l'arrivée du gros de l'armée allemande. Cette contre-attaque française n'est que brièvement mentionnée dans les annales de la guerre du côté français (les détails proviennent ici de Kunz, « Die deutsche Reiterei in den Schlachten und Gefechten 1870-71, Berlin 1895 ») mais ce baroud d'honneur aura son importance. La journée gagnée permettra de protéger la retraite de l'armée française audelà des Vosges le 8 ainsi que l'évacuation de nombreux blessés par les derniers trains arrivés à Saverne avant que l'avancée allemande ne sabote la voie ferrée. Le lendemain, le 11ème chasseurs ayant poussé une reconnaissance jusqu'à Steinbourg, avertira Mac Mahon que les Allemands étaient partis, celui-ci put alors se concentrer sur la retraite afin que celle-ci ne se transforme pas en déroute. Un jour plus tard se produit un incident dramatique (faits rapportés par Joseph Gaeng dans le journal Le Nouvel alsacien) : « C'était le 9 août 1870, une journée calme dans un soleil de plomb. Les écoles étaient restées fermées, personne aux champs. Un zouave égaré de l'arrière garde de Mac-Mahon en retraite devant les Prussiens, arrive épuisé à Steinbourg. Il fait une halte pour se restaurer au relais Bosch (s'Haase). Vers 15 heures reviennent des éclaireurs de l'armée prussienne commandés par le lieutenant Kaspar Nepomuk Zechmeister, 45 ans, d'Augsbourg. Ils s'arrêtent à la fontaine pour faire boire leurs chevaux. Quelqu'un prévient le zouave, qui ajuste son chassepot et blesse mortellement le lieutenant. Les autres cavaliers apeurés s'enfuient au galop, laissant leur camarade à moitié mort sur le sol. Le zouave monte à cheval et s'enfuit vers Saverne. Après quelques hésitations certains riverains sortent de leurs maisons pour venir secourir le lieutenant gravement blessé au ventre. La sage-femme panse les blessures. Mais il ne pourra être sauvé et mourra quelque temps après. Pendant ce temps le gros de l’armée prussienne s'approche de Steinbourg. Prévenu par les éclaireurs et connaissant l'hostilité des populations alsaciennes envers les Prussiens, le haut commandement fait encercler le village par plusieurs batteries d'artillerie lourde. Dix canons sont pointés vers l'église et ses environs immédiats. Un ultimatum est donné au maire de livrer tous les francs-tireurs ou Steinbourg sera rayé de la carte. La population paniquée se réfugie à la chapelle pour prier. Sur le conseil du curé du village, soeur Laurentine sollicite une entrevue avec le général de l'armée prussienne (nous ne connaissons pas son identité), le suppliant à genoux d'épargner le village. Elle obtiendra gain de cause, à condition que la commune élève une tombe au lieutenant, ce qui sera fait ». Cette tombe, surmontée d'un Christ blanc en marbre, existe toujours dans le cimetière de Steinbourg, la commune la faisant fleurir tous les ans à la Toussaint. La France capitule après Sedan et abandonne l’Alsace occupée à son triste sort. Témoin du choc, le conseil municipal ne se réunit plus de mai 1870 à septembre 1871. Le chancelier Bismarck donne jusqu’en septembre 1872 aux Alsaciens désireux de garder la nationalité française pour se prononcer, sachant qu’ils devront quitter la région sans espoir de retour. La liste des « optants » pour la France dénombre 63 personnes mais elle n'est pas exhaustive. Beaucoup plus émigrent temporairement mais reviendront plus tard reposer en leur terre natale. La population qui n’avait cessé de progresser (1444 habitants étaient encore recensés en 1880), baissera au recensement de 1885 et 1895, le creux initié par le départ des familles qui quittèrent la région commençant à se faire sentir. Le 15 octobre 1877 est inaugurée la ligne de chemin de fer Saverne-Bouxwiller par Herbert von Bismarck, le fils d'Otto Bismarck. Le maire du village refuse de tenir le discours et en charge son adjoint. Le curé Laroche compose le texte en l'absence du maire mais l'adjoint pris par le stress n'en bredouille que quelques mots et le raccourcit à sa manière: "et puis vous savez quoi, si vous êtes content, nous le sommes aussi". Au village on a gardé en mémoire la gigantesque beuverie à laquelle s'adonnèrent les Allemands au bistrot en soirée, y compris le duc. Une anecdote est restée. Le lendemain le diplomate veut visiter le village, un policier ouvre la marche à cheval devant Fürst Bismarck. Ils croisent un paysan menant ses porcs à la glandée, qui traversent la route à ce moment-là. Crime de lèse-majesté vocifère le policier. Le paysan harangue alors son chien : "Allez Bismarck, allez !". Le policier est scandalisé, croyant d'abord que le paysan fait exprès. Il lui demande si beaucoup de chiens ici portent le nom de Bismarck, " tragen viele Hunde diesen Namen hier ?!" Le paysan réplique alors tout de go : "nein mein Herr, nur die Sauhunde !" (propos rapportés par J. Gaeng dans Reminizensen aus Steiweri, article DNA du 7.02.1978). Le caractère trempé des Steinbourgeois apparaît en filigrane à maintes reprises ; lorsque le nouveau curé Joseph Maetz fut intronisé en 1904, l'évêque lui donna comme recommandation de ne surtout pas prendre parti dans le conflit opposant les deux partis politiques qui divisaient le village, "das Dorf durch Parteigeist zerrissen und auf's höchste gereizt" (source : Zaberner Wochenblatt). 1914-18 : marque de patriotisme au sortir de la guerre C'est au cours de la période allemande que sera créée la chorale en 1882, la section des pompiers en 1883, ainsi que de théâtre alsacien sous l'égide du « Volksverein ». Une nouvelle église est enfin construite en 1897, la première messe y est célébrée le 9 octobre 1898, les cloches seront inaugurées 3 ans plus tard. Le 13 décembre 1912, l'électricité arrive au village, « ein lautes Freudegeschrei ging auf « relatent les journaux de l'époque. 1913 est dominée par l'affaire de Saverne et les vexations du lieutenant von Foerstner du 99ème RI, qui n'hésitera pas à frapper violemment un handicapé lors d'un défilé à Dettwiller. Cette affaire remontera jusqu'au parlement à Berlin, nombre de Steinbourgeois furent impliqués dans la fronde qui aura des répercussions internationales. Bruits de bottes en juillet 1914. Au fur et à mesure l'inquiétude gagne la population. Près de 500 Steinbourgeois, inclus les réservistes et la Landwehr, sont mobilisés le 2 août et arrivent sur le front le 8, près d'un tiers de la population. Le village se vide des hommes en âge de combattre. Les recrues opérationnelles sont dirigées en grande partie sur les dépôts de l'IR99 à Phalsbourg et Saverne, les autres sur le dépôt de Strasbourg au sein des XIVème et XVème corps d'armée ; il y aura nombre de Steinbourgeois dans les premiers combats au pied des Vosges dans la vallée de la Bruche où fut engagé le 99ème R.I. de Saverne, et dans la contre-attaque allemande en Lorraine le 20-23 août. La dictature militaire s’installe durant la première guerre mondiale. Dès le déclenchement des opérations l'église est transformée en hôpital militaire (jusqu'au 6 novembre), les lits étant fournis par les habitants, la scierie et le château servant d'infirmerie. La messe se tiendra dans la Notkirche, l'église de secours. Les écoles sont fermées, les soeurs étant réquisitionnées pour soigner les malades, une nouvelle tâche qui perdurera pour elles jusque dans les années 1970. Les adolescents héritent de la responsabilité des moissons et labours. Bien des jeunes seront versés sur le front russe (plusieurs Alsaciens ayant déserté lors des premières échauffourées ils étaient considérés comme peu sûrs et n'auront pas droit aux permissions), d'autres participeront d'abord à la défense des Vosges puis aux durs engagements de la Marne dans le XVème corps d'armée (Craonne, Hurtebise, stabilisation du front dans l'Aisne suite à la contre-attaque française de septembre 1914), d’Ypres (Gheluvelt), de Verdun (Vaux, Damloup, Fleury), ceux-ci ne reverront leur domicile que trois ans après leur départ. Avec les privations de guerre les conditions sanitaires se dégradent, 6 cas de typhus sont répertoriés début 1917 au village. L'instituteur Wagentrutz fait du zèle pro-allemand mais lorsque le 5 juin 1917 les Allemands démontent les cloches de l'église pour en faire des canons, celui-ci a beau vociférer que c'est pour le "Vaterland", les élèves en l'absence de leurs pères au front, se mettent en grève en signe de protestation, car là où les cloches se taisent, la liberté est en danger. Les 3 plus grosses cloches de 1300, 900 et 700 kilos seront réquisitionnées, seule la plus petite de 350 Kgs, dénommée Aloïse, y échappera. Après-guerre les dommages de guerre infligées à l'Allemagne couvrent l'acquisition de trois cloches de remplacement (elles seront livrées le 11 août 1924) mais le compte n'y sera pas, les habitants complétant de leurs propres deniers. Les tubes de l'orgue sont également raflées. Le 21 novembre 1918, le village est libéré. C'est le 140ème R.I., régiment semi-alpin basé à Grenoble (Verdun 1916, Chemin des Dames 1917, Malmaison 1917), « le premier village est Steinbourg où le régiment défile sous les acclamations, des coups de feu sont tirés en signe d’allégresse» (Historique du 140ème R.I. pendant la première guerre mondiale), et le glorieux 52ème « 1918, les entrées dans Sarrebourg, Phalsbourg et Steinbourg sont triomphales, le régiment reçoit un chaleureux accueil » (Historique du 52ème R.I. pendant la première guerre mondiale), qui ont l’honneur de défiler, sous le commandement du général Roux. Contournant Saverne en venant de Phalsbourg, Steinbourg est le premier village d’Alsace qu’ils croisent. Le 52ème est un régiment prestigieux, créé en 1654 (régiment La Fère), batailles de Fontenoy 1742, Wagram 1809, Crimée (Sébastopol, Magenta 1866), Sedan 1870, Vosges, Somme, Champagne, Verdun en 1914-18. Une trentaine de jeunes filles en costume d'Alsacienne vont au-devant des troupes rue Saint- Jean et les précèdent ensuite dans un village enrubanné de guirlandes et de drapeaux. Les soldats bleu horizon distribuent vin rouge, chocolat et pain blanc. La mairie attire d'autant plus l'attention des troupes qu'elle porte cette inscription, gravée dans la pierre : "Ecole primaire, 1832". Naturellement, cette inscription dut être cachée par une plaque de bois après 1870, mais un bon patriote avait recommandé à son fils, alors âgé de 12 ans, d'enlever la plaque dès que les Français reviendraient. "La veille, ce fils devenu sexagénaire, mais fidèle à la recommandation de son père, a pris fièrement une échelle, a grimpé les barreaux et muni de tenailles et d'une brosse, au grand étonnement des villageois qui ignoraient ce mystère, il a enlevé la plaque de bois et de sa brosse et fait apparaître la belle inscription française d'autrefois" (Martin Béhé, Heures inoubliables, 1920). Cette scène devait faire partie d'un film inspiré du conte patriotique "La dernière classe" d'Alphonse Daudet ou l'auteur faisait dire à l'instituteur Hamel : « quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient sa langue il tient la clé de sa prison ». Yves Régnier, qui devait le tourner après la seconde guerre mondiale, n'avait pu mener son projet à bien faute de financement. Une des premières décisions du conseil municipal statuant à nouveau complet fut de relever l'instituteur de ses fonctions "pour avoir fait régner la terreur des militaires prussiens parmi la population et s'être conduit comme un vrai despote". La période 1914-1918 a fait l'objet d'une étude détaillée présentée lors d'une conférence-stammtisch le 11 novembre 2018 (consultable à la bibliothèque). De mémoire de Steinbourgeois le 14 juillet 1919 fut une fête comme on n'en avait encore jamais vue. Après un Te Deum à l'église, les festivités commencèrent à 9 heures du matin. Défilés, plantation de l'arbre de la liberté, mât de cocagne, danse jusqu'au matin. 41 Steinbourgeois (dont 3 morts pour la France) auront fait le sacrifice de leur vie au front (8 autres ne sont pas comptabilisés sur le monument aux morts). Cela pèsera lourd dans l'histoire démographique du village : en 1921 on ne comptera plus que 1401 habitants, 150 de moins qu'en 1910. En 1918 il n'y eût que 8 mariages au village, en 1919 déjà 42, en 1920 : 70 ! Des efforts seront faits pour relancer la natalité (inauguration d'une crèche au village en 1924) mais le coeur n'y était sans doute pas, en 1931 il n'y avait toujours que 1408 habitants, le même nombre qu’en 1885, il y a 46 ans. Cette évolution étant accentuée par la baisse de l'activité économique dans le village (la politique de glacis, initiée par la France qui s'attendait à une autre guerre sur le sol alsacien, bridant les investissements). De l'entre-deux guerres il reste le sentiment diffus que les Steinbourgeois voulurent oublier le passé. Une chape de plomb recouvre cette époque, les mobilisés n'évoquant pas beaucoup leur passé militaire dans l'armée des vaincus. Les « années folles » semblent surtout ponctuées de rassemblements sportifs (de nombreuses sections sportives rejoignent le football créé en 1911, tir, vélo, gymnastique) et de cérémonies religieuses. En 1924 la réception en carrosse de l'évêque Monseigneur Ruch fut grandiose d'après les journaux de l'époque. La visite pastorale qualifiée par l'évêque de "meilleur accueil jamais réservé à sa personnalité", eut une autre conséquence, la création du Cercle Catholique Saint Pierre et Paul l'année suivante, regroupant plusieurs associations locales, harmonie, vélo, théâtre, à laquelle se joindra le club de gymnastique et d'athlétisme en 1925. Le Foyer communal construit par les habitants eux-mêmes en 1926-1927 consacrera ce nouvel élan associatif qui perdurera au XXème siècle. Le 17 juillet 1927 sera inauguré le monument au mort, façonné par un jeune artiste mosellan, Valentin Jaeg (1902-1977), un des plus beaux de la région : statuaire à caractère religieux placée devant l'église, un soldat est écroulé aux pieds du Christ. Celui-ci soutient le soldat à l'agonie qui lève les yeux et tend le bras vers lui dans un ultime effort. Avec la porte d'entrée de l'église en toile de fond, la symbolique est forte. Le monument répertoriant des soldats qui ont combattu des deux côtés, le sculpteur, sur les conseils du curé, osera l'adjonction discrète de bandes molletières sur la jambe du soldat qui n'est donc pas entièrement nu comme sur d'autres monuments alsaciens. Guerre de 1939-45 : "l'enfant terrible" du secteur de Saverne Le slogan hitlérien « Deutschland ist wo man deutsch spricht“ effraie plus l’Alsace que la France qui s’illusionne sur son appareil défensif (deux semaines avant la guerre, Winston Churchill, en inspection en Alsace, déclarait : « j’ai la forte conviction que la France est protégée par un mur matériel et un mur d’hommes qui donne dans cette région une sécurité absolue la mettant à l’abri des affres d’une invasion »). Une dizaine de réservistes du 201ème régiment de Protection qui avaient pour rôle de garder la ligne de chemin de fer logeront au village en 1939. Une batterie de DCA fut placée à la Süll, mais ne brilla pas par son efficacité face aux avions de reconnaissance allemands trop rapides pour elle. Le 10 mai 1940 les Allemands envahissent la Hollande et la Belgique. La guerre fait brièvement irruption le 12 mai lorsqu'un colonel de l'armée française est contraint d'atterrir sur l'aérodrome au sud du village, pourchassé par 3 avions allemands qui l'abattront au sol. La Wehrmacht franchit le Rhin le 15 juin 1940 et l'électricité est coupée dans la région suite à la fermeture des usines. Le 16 juin l'armée française fait sauter tous les ponts du canal, celui de Steinbourg n'échappant pas à la règle. Geste dérisoire car le lendemain les premiers éléments de l'armée allemande sont déjà à Saverne, suivis de près par les nazis le 18. L'occupation de Steinbourg suit dans la foulée vers le 20 juin, la Wehrmacht y cantonnera 4 semaines. A son départ l'administration prend la direction du village. Immédiatement toutes les associations, comme le Bengele et ses nombreuses sections sont dissoutes et remplacées par les organisations nazies qui enrégimentent la jeunesse, le tableau du Führer trônant désormais dans la salle de classe ainsi que dans tous les lieux publics avec obligation de le saluer en entrant. L'instituteur, Monsieur Steinmetz, est remplacé par un Badois, Hugo Becker, l'école des filles dirigée également par une étrangère, Frau Arnold. Les cours se transforment en leçons d'apologie au régime, parmi les chansons entonnées figure après le déclenchement de la bataille d'Angleterre "England, England, brennt... und Sie haben kein Wasser mehr !" qui fait ricaner les élèves pas si nuls en géographie que cela... (témoignage). Les restaurants locaux sont le théâtre des premières confrontations individuelles avec des Allemands de tout bord. L'aubergiste Auguste Weckmann échappe de peu à une balle car il ne voulait pas obtempérer. Il est désormais interdit de parler français, les noms de rue et de restaurants sont germanisés (ordonnance du 2 août 1940) de même que les noms de famille et les prénoms obligatoires à partir du 23 décembre, ceci menant à des situations cocasses avec des élèves qui d'abord ne répondent pas à leur nom en classe. Steinbourg n'échappe pas aux autodafés de décembre 1940 consistant à brûler tous les manuels français sur la place publique. L'endoctrinement va crescendo au rythme des ordonnances inouïes promulguées lorsque les Allemands comprennent qu'ils sont les occupants d'un pays dont le coeur ne leur appartient pas. A Steinbourg la coupe a débordée dès le dimanche 1er septembre 1940 où la population se rebelle en bloc. Les habitants sont informés qu'une colonne de Hitlerjugend allait venir au village pour abattre l'arbre de la liberté planté dans l'allégresse au lendemain du retour à la mère-patrie en 1919. Celui de Saverne avait déjà été abattu le 13 août par les mêmes HJ. Ceux-ci effectivement arrivent par la rue Saint Jean après les Vêpres. Les villageois armés de bâtons forment un cercle autour de l'arbre et entonnent la Marseillaise. Lorsqu'un des membres de la HJ s'avance pour abattre l'arbre avec une hache René Schneider l'agrippe et hurle : "si tu touches à cet arbre, tu auras affaire à nous !". L'Ortskommandant alerté, accourt avec ses soldats avant que cela ne dégénère et ordonne à tout le monde de quitter la place : « in 5 Minuten ist der Platz leer, der Baum bleibt stehen ! ». Les Steinbourgeois disent que c'est aux envahisseurs de partir les premiers. Dès que les soldats se retirent des jeunes de Steinbourg se ruent sur les HJ et leur font subir un bain forcé dans la fontaine près du foyer. Une altercation éclate encore entre un autre groupe de jeunes et les HJ sur le canal de la Marne au Rhin qu'ils doivent traverser pour rentrer. Le soir la population fête la « victoire » symbolique au bistrot. Le lendemain la municipalité, soucieuse de l'ordre public, fait abattre l'arbre et en distribue les branches aux habitants. La colonne des HJ accompagnée d'une escorte de soldats revient le lendemain avec des drapeaux nazis pour narguer la population, une bagarre éclate encore une fois que l'escorte a fait demi-tour. Mercredi 4 septembre, la camionnette verte de la Gestapo embarque des jeunes qui s'étaient particulièrement fait remarquer et les conduit au camp de rééducation de Schirmeck où Marcel Minni dit « Tarass », Armand Schmitt, Eugène Behr et Eugène Amann seront parmi les premiers occupants du camp pour avoir entonné et détourné la chanson « Siegreich wollen wir England schlagen » en «....wollen wir Deutschland schlagen » le soir du 1er septembre. Ils seront libérés le 6 décembre et reviendront tondus mais pas matés pour autant. 1941 : dans les griffes de l'occupant Le maire, Charles Gruss, est destitué et remplacé par un " Ortsgruppenleiter " local auquel on affecte 4 " Zellenleiter " et 13 " Blockleiter ", chacun chargé "honorifiquement" de surveiller son secteur. Toute l'Alsace a été officiellement quadrillée en 1 Block pour 100 habitants, 10665 blocs, 2461 cellules, 693 groupes locaux et 12 sous-préfectures. Mais ils ne sont pas très zélés. Ceux qui se mettent bon gré mal gré au service des Nazis deviennent infréquentables. Une nuit les jeunes du village tendent un piège aux autorités locales qui rentraient de réunion de Saverne à bicyclette, l'un d'eux aura le bras cassé mais ne dira rien pour ne pas envenimer une situation déjà assez tendue (cf. Splitter 2006, André Weckmann). Ceux des caciques du parti qui s'aventurent à espionner les transistors branchés sur Radio Londres dans la rue principale rebaptisée Adolf Hitler Strasse risquent de recevoir le contenu d'un pot de chambre sur la tête. Le 20 avril la Communion solennelle est déplacée par le curé car elle tombe le jour de l'anniversaire de Hitler. En février tous les Alsaciens âgés de 18 ans ont été « invités » au Reichsarbeitsdienst, le RAD, service de travail obligatoire d'un an auquel étaient soumis tous les Allemands de 17 à 25 ans, les campagnes de recrutement battent le rappel partout. On y est contraint à prêter serment au Führer et ainsi à reconnaître son appartenance à la Grande Allemagne. Mais cet appel aux volontaires est un échec cinglant, alors le RAD devient obligatoire le 5 mai 1941. A la mairie on recense tous les hommes des classes 1920 à 1927 et les filles de 1923 à 1926. L'objectif est d'immerger les annexés de fait dans la vieille Allemagne afin d'accélérer leur germanisation, et en secret de servir de préparation militaire. Un nouvel incident se produit à Steinbourg le dimanche 13 juillet 1941. A la tombée de la nuit, trois jeunes Marcel Hausser, François Minni et Lucien Werler déposent un petit bouquet de fleurs tricolores cueilli auparavant par le premier devant le monument aux morts et entonnent la Marseillaise, l'acte avait été ruminé au bistrot en journée. Dénoncés, la Gestapo les arrête le 17 et les conduit à Saverne, rue de Dettwiller, pour un interrogatoire. Après 3 nuits en prison, ils seront déférés comme détenus politiques au camp de rééducation de Schirmeck où ils retrouveront les manifestants du 14 juillet de Hochfelden. Marcel Hausser et Lucien Werler seront libérés mi-janvier 1942. Leur quotidien dans le camp est décrit en annexe. Ces évènements ont établi la réputation du village. Pour les voisins, c'est devenu le village d'Astérix, « das unbesetzte Elsass » (car on vient des environs le dimanche au bistrot pour boire un verre de rouge, chanter des chants patriotiques et porter le béret en cachette), pour les autorités « das Negerdorf », le village nègre. Et le Kreisleiter Rothacker chef d'arrondissement du parti (nazi fanatique, il sera exécuté en 1948 à Metz), en a assez. Il organise donc le dimanche 27 juillet 1941 une démonstration de force appelée « marche de propagande » et ordonne de pavoiser les maisons et de faire une haie d'honneur avec la population à 9 heures 30 du matin, heure de la grand'messe. Le curé Clauss, outré par cette attaque contre la religion, intervertit les offices, remplaçant la grand'messe par une messe basse. Lorsque les colonnes nazies arrivent, les rues sont vides, les volets fermés. Les S.A. et consorts rameutés des villages voisins, un millier d'hommes en tout, parcourent le village et crient : « Steinburg, erwache ! » Ils arrachent les volets, font sortir les gens des maisons et de l'église et les obligent à saluer le drapeau nazi. Cela se termine par un discours violent du Kreisleiter. Celui-ci revient le lendemain accompagné de S.S. Le village est cerné, les habitants sont obligés de se rendre au Foyer communal. Rothacker fait monter quelques notables sur la scène et gifle Michel Joseph, ancien adjudant dans l'armée allemande pendant la 1ère guerre mondiale, le qualifiant de traître. A la sortie les S.S. distribuent des listes de différentes formations du parti et somment les habitants de s'inscrire. Seuls deux hommes qui n'avaient pas quitté la salle assez rapidement, se font prendre. Au 1er août 1941 les statistiques nazies feront état de 116 membres de l'Opferring (sur 8608 dans l'arrondissement), auquel étaient astreints d'office les fonctionnaires et les cheminots, et de 9 membres du parti sur 386 familles, 1457 habitants, même des Zellenleiter n'en sont pas. 136 adolescents sont répertoriés dans la jeunesse hitlérienne, Jungvolk ou Bund deutscher Mädels (8141 HJ et 5900 BdM dans l'arrondissement), réquisitionnés de force sur les quelques 220 du village, et 25 membres du Frauenwerk. Sont également mentionnés 0 S.A. et 0 S.S. Les habitants ne semblent pas impressionnés outre mesure et la désobéissance ne faiblit pas. Surviennent les évènements de la 3ème décade d'août 1941 où la classe 1922 est convoquée à Saverne pour le RAD. Sauf les absents (un pour raison professionnelle, un autre déjà interné à Schirmeck) et le fils du maire, ils refusent tous en bloc leur incorporation. Donnons la parole à André Weckmann dans "Les nuits de Fastov" : "Gaby. Il était grand et beau comme l'archange. Je te revois Gaby, souplesse musclée, athlète au profil grec, une étincelle noire dans les yeux et ces mèches ciel de nuit que la colère ramenait sur son front. Et ce front, carré splendide, un mur barrant la route à toutes les compromissions. Tu fus le premier à avancer vers cette table où siégaient tous ces messieurs en uniforme, du réséda au jaune miel, les brutes épaisses et les faisans dorés au nez pincé. Derrière toi se tenaient tes neuf compagnons, nus. On te dit : signez. Tu secouas la tête. Un silence gêné plana au-dessus de la table. Les faisans se regardèrent, l'oeil furieux, les résédas ouvrirent la bouche, prêts à aboyer. Signez. Un des faisans alors siffla dans les dents : ne faites pas l'imbécile, cela pourrait vous coûter cher ! Mais Gaby, droit, athlétique et nu, les dévisagea lentement, l'un après l'autre, puis secoua la tête. Aucun de ses compagnons ne signa. Ils furent passés à tabac et internés à Schirmeck". Concernant cet épisode l'auteur précise que le paragraphe page 25 de « Steiweri unser Dorf », mémoire du village de Steinbourg, comporte une erreur. Il y est mentionné que ces jeunes gens refusèrent de signer le Wehrpass. Ceci ne se peut car à cette époque le conseil de révision ne se tenait pas encore, l'incorporation dans l'armée allemande ne sera décidée qu'un an après, le 25 août 1942. Pourtant les jeunes furent réellement envoyés à Schirmeck en septembre 1941 (cf. Marcel Hausser, qui les cotoya au camp). Il s'agirait donc du refus de signer le Ahnenpass, le certificat d'aryanité, afin de devenir dignes d'être allemand, qu'on leur imposait lors du RAD. Ce dernier ne dépendant pas de la Wehrmacht mais du parti nazi, il ne put y avoir de signature de livret matricule. Les huit qui refusèrent de signer seront internés à Schirmeck jusqu'au 9 novembre puis encasernés pour effectuer le RAD sans revoir leurs familles, et ensuite versés dans la Wehrmacht en 1942, quatre d'entre-eux décèderont au front, dont Gaby Diss en Finlande. François Minni, lui aussi de la classe 1922, aura double peine, ne rentrant pas en janvier 1942 avec ses deux co-internés, ayant par solidarité refusé de signer également. La résistance du village à la nazification est évoquée en haut lieu le 3 novembre 1941 car le Kreispersonalamtsleiter de la NSDAP est sous le feu des critiques n'arrivant pas à y faire régner l'ordre. Dans un courrier au sinistre Gauleiter Wagner, son supérieur, il exprime : « dans la commune de Steinbourg qu'on appelle encore de nos jours la France inoccupée en raison de sa position politique, il est extrêmement difficile pour le parti d'y prendre pied. A Steinbourg on a tout essayé. A une marche de propagande effectuée un dimanche matin avec un millier d'hommes du parti, et un discours du Kreisleiter, l'on a répondu par des volets clos à 9 heures 30, manière d'exprimer leur opinion par les habitants. Diverses réunions de propagande sont restées sans succès jusqu'à ce jour ». Evoquant ensuite le cas de nombreux cheminots transférés à l'administration allemande des chemins de fer et refusant de participer à l'une ou l'autre organisation nazie, le rédacteur du rapport continue : « je me suis rendu compte que ces messieurs me menaient par le bout du nez ». Le Kreispersonalamtsleiter conclut que « la population de Steinbourg n'était pas à améliorer même par la force et la terreur et demande un autre traitement que les communes de l'arrondissement, mais que s'ils n'obtempèrent pas tous les moyens seront employés pour les faire plier », constatation voilée de lourdes menaces. Une copie de ce courrier parviendra aux Steinbourgeois qui dès lors se feront un peu plus discrets. La résistance prendra d'autres formes, de la plus banale et anonyme (écoute en cachette de la BBC) à la plus héroïque (transferts d'évadés au-delà des Vosges). Le 9 décembre 1941 encore, le Bannführer de la Hitlerjugend écrit à l'Ortsgruppenleiter que les adhérents steinbourgeois n'ont rejoint le mouvement HJ que pour y disputer des matchs de foot et qu'ils sont absents le reste du temps, mettant l'accent sur le meneur, Charles Minni (futur incorporé de force qui fera partie des 1500 Alsaciens Lorrains libérés du camp de Tambov suite à l'intervention du Général De Gaulle et qui pourront rejoindre l'armée française à Alger en 1944), terminant son courrier par un ridicule « dorénavant, les matchs de foot seront interdits à la jeunesse de Steinbourg ! » (courrier en annexe). L'adhésion à la HJ deviendra obligatoire pour tout le monde le 2 janvier suivant. 1942-1945 : résistance et enrôlement de force dans la Wehrmacht Les affaires vont mal pour l'Allemagne en cette année 1942 où la Wehrmacht piétine devant Moscou. Celle qui se méfiait de ces Alsaciens - Lorrains indisciplinés cède aux pressions politiques : l'obligation militaire dans l'armée allemande est promulguée le 25 août 1942. Parallèlement le Reichsarbeitsdienst est réduit à trois mois et devient officiellement l'antichambre de l'enrôlement dans l'armée allemande. Une trentaine de Steinbourgeois fréquenteront le camp de concentration de Schirmeck érigé pour les Alsaciens récalcitrants : ceux du 14 juillet 1941 et les huit de la classe 1922, les frères Bosch (Edmond) et Blanchong (Joseph), Kuehn Maurice. Kuhn Adolphe sera déporté à Dachau, les femmes ne sont pas épargnées, Berthe Gebus ne reviendra plus du camp de concentration où on l'aperçut la dernière fois en 1945, d'autres comme Marcel Oster en viendront aux mains avec des SS et seront envoyés en prison à Ulm. La mauvaise réputation du village mène à des internements sans concession. Gruss Antoine sera d'abord à Schirmeck puis évacué à Gaggenau pour avoir porté le béret basque. Dénoncé par son employeur, il fera 10 mois de travaux forcés, ne revenant que le 1er mai 1945 longtemps après la libération du village. Le décret interdisant le port du béret basque est sans doute le plus stupide de tous puisque au pays de Bade voisin les gens le portaient aussi. Le texte de l'époque : « à compter du 15 mai 1941 quiconque portera une Gehirnverdunkelungskappe sera envoyé dans un camp de concentration. Heil Hitler ! » Comme personne n'a compris du premier coup on a réintroduit le terme français de béret basque dans le texte... Huit jours de prison était le tarif. De nos pères nous avons des souvenirs de cette fronde muette qui consistait à braver l'interdiction de porter ce couvrechef mythique, leurs mères rivalisaient de stratagèmes pour que leurs enfants ne provoquent pas inutilement les Allemands, certaines leur avaient cousu une visière afin qu'ils puissent les porter sur la voie publique. Les autorités du village essayaient tant bien que mal de dissuader les familles de montrer aussi ouvertement leur hostilité devant le régime (témoignage personnel). On se souvient avoir vu après-guerre les rescapés arborer avec fierté ce symbole lors de leurs loisirs comme si c'était une médaille. L'incorporation de force faite d'autant de destins personnels ne brisera pas la rébellion larvée de la population mais celle-ci ne s'affichera plus ouvertement. "La petite ville attend, que ferait-elle d'autre. Les têtes brûlées sont parties pour l'Afrique ou les prisons et nos fils sont en Russie. Nous on veut durer, n'est-ce pas ce que l'Histoire nous apprit ? Les Armagnacs sont partis, les Croates et les Suédois aussi. Et nous, on est toujours là. Toujours." (André Weckmann, Les nuits de Fastov). Car l'heure est au recueillement suite aux mauvaises nouvelles du front russe où les Alsaciens sont répartis par petits groupes de 3 ou 4 dans les unités allemandes. Toutes les classes de 1908 à 1928 seront appelées, ceux de 1908, 1910, 1926 et 1927 seront carrément affectés dans les régiments disciplinaires S.S. comme chair à canon, un drame dans le drame car les S.S. seront systématiquement abattus par les Russes. Marqués à vie dans leur chair (leur groupe sanguin était tatoué sur le bras) et dans l'âme après la bombe à retardement laissée par les nazis (procès d'Oradour en 1953, voir épilogue). Les années 1943 et 1944 sont rythmées par les survols des bombardiers alliés qui visent les trains de la ligne Saverne - Strasbourg. Le 3 août 1944 l'aérodrome est bombardé, la gare le 28. En novembre les bombardements s'intensifient. Le sort s'acharne sur certaines familles, le 15 du mois le dernier fils d'une fratrie de quatre dont aucun ne reviendra de la guerre est tué par un éclat d'obus sur le chemin de l'usine. Le 19 novembre, un dimanche, trois Steinbourgeois décèdent dans le bombardement de l'usine du Zornhoff qui fait 29 victimes. De Steinbourg on vit arriver par le mont Saint Michel les 36 bombardiers en formation de 6 qui déversèrent leur tapis de bombes en deux survols en à peine une demiheure. On peut se demander à quoi pouvait servir ce bombardement de civils au vu des évènements des jours suivants. Le village est en état de choc ; il ignore qu'il vit ses derniers instants sous la botte nazie. A une dizaine de kilomètres de Saverne, le sous-groupement Rouvillois de la Division Leclerc reçoit l'ordre de contourner les défenses allemandes enterrées à Phalsbourg par la vallée de la Zinsel et de rejoindre Massu passant par Dabo au sud au carrefour de la Faisanderie au sud de Steinbourg. Les Français se heurtent à une vive résistance et ne peuvent passer directement par la vallée, Rouvillois qui connaît bien le secteur (il avait été en garnison en Alsace avant la guerre) déborde alors les défenses par La Petite-Pierre le 21 dans l'après-midi. Le 22 novembre le détachement du capitaine Compagnon, suivi des fantassins du 1er régiment du Tchad sur half-tracks, se retrouve bloqué entre Weiterswiller et Neuwiller, le détachement Lenoir contourne le barrage par Bouxwiller et libère la voie. Les deux détachements se regroupent dans Neuwiller et le détachement Lenoir de 17 chars légers M1 Stuart passe en tête. Cette donnée est passée inaperçue après-guerre, le futur général Compagnon à la tête d'un escadron de 17 chars Sherman ayant été considéré comme le libérateur de Steinbourg mais Lenoir serait passé devant (il quittera l'armée après une grave blessure en avril 1945 lors de la bataille de Royan). Ce qui est confirmé et par des témoins visuels (Mr. Heschung Raymond, de Neuwiller) et par l'histoire du Régiment (https://edu.fondation-marechal-leclerc.fr/le-12e-regiment-de-cuirassiers) : "Le lendemain, le colonel Rouvillois va se rabattre en direction du sud vers le canal de la Marne au Rhin, dont il veut occuper les ponts à Steinbourg et Dettwiller. Le détachement Compagnon, qui a quitté La Petite-Pierre à 8 h 30 précédé d’un peloton de spahis, passe Weiterswiller, mais vient se heurter devant Neuwiller à une très vive résistance allemande. Il y est arrêté plus d’une heure par le feu des armes automatiques et de l’artillerie ennemies, qui rend impossible toute progression par la route. Dès le début de l’engagement, un de nos chars s’embourbe, que l’on essaiera de tirer du fossé par l’arrière avec un câble. Opération délicate sous le feu des mortiers et qui coûtera la vie au chargeur du char. Un violent tir de contre-batterie est aussitôt déclenché par le peloton de mortiers de l’aspirant Lecornu. Bien dirigé, il porte plusieurs coups au but sur la batterie ennemie, dont le feu cesse immédiatement. D’autre part, le détachement Lenoir signale par radio qu’il a débordé la position et se trouve dans Neuwiller. Nous allons l’y rejoindre et le suivre jusqu’à Steinbourg, où il surprendra la défense de l’adversaire et détruira un long convoi de véhicules". Le chef De Cargouet (qui sera tué le lendemain vers le pont de Kehl d'une balle dans la tête) était passé chef de patrouille, ce serait donc lui, le tireur Etchegaray, pilote Frangini, aide-pilote Pierre et radio-chargeur Delagrange (source : www.chars-français.net) qui auraient atteint Steinbourg en premier vers 11 heures sur le char BAYEUX. Le BAYEUX et le DIEPPE mettent en déroute un important convoi militaire, il s'agit des éléments de la 553ème Division d'Infanterie de la Wehrmacht rejoignant Saverne, la colonne est détruite avant le pont du canal et à 11h15 le BAYEUX prend contact avec la colonne Vandières du sous-groupement Massu au carrefour de la Faisanderie. Le timing est tellement bon qu'ils arrivent ensemble, les deux jeeps de tête se tirant dessus, pensant qu'il s'agissait d'ennemis. Le détachement Lenoir reste au carrefour jusqu'à 15h30 pendant que Compagnon longe le canal vers Saverne et fait 500 prisonniers. "Mais devant la ville nous serons arrêtés : les chars ne peuvent quitter la route bordée de bois, et les bombardements de l’aviation américaine l’ont bouleversée de larges cratères sur des centaines de mètres. A ce moment précis, un message radio du colonel nous intime l’ordre de faire immédiatement demi-tour. Deux cents Allemands cherchent à reprendre les ponts du canal. Il faut tenir «coûte que coûte » celui de Steinbourg, y revenir de toute urgence. Nous manoeuvrons aussitôt, fonçons sur la route que la pluie incessante a rendue terriblement glissante. Dix minutes plus tard nos chars sont sur le pont. En fait d’Allemands, nous ne sommes pas peu surpris de ne voir que des dizaines de prisonniers, frileusement serrés sous un hangar. Mieux, il en arrive par les champs et qui surgissent des bois en agitant leurs mouchoirs blancs. De contre-attaque, il n’y en aura point" narre la fondation Leclerc. Vers 17 heures Compagnon lui aussi partira sur Dettwiller et Wilwisheim. La surprise a été totale. Il n'y aura eu que quelques escarmouches au village, quelques Allemands cachés sous le foin et le fumier tirant sur les Français, vite neutralisés. Un blindé bloqua chaque entrée du village, puis les Français délogèrent les derniers Allemands. Passant devant l'église le chef d'escadron Compagnon s'y recueille et arrache le drapeau à croix gammée qui y pendait. Le Panzer stationné en permanence dans la rue du 21 novembre se retrouve au fossé. Le char RENNES II tombé en panne moteur sera laissé sur place. Parmi les premiers libérateurs du village figuraient le Maréchal des Logis Zimmer de La Wantzenau, qui trouvera une mort glorieuse devant le Pont de Kehl le lendemain et le cuirassier Léon Dietrich, d'Ottersthal, tous deux avaient rejoint De Gaulle en 1940. A l'arrivée des Français un Allemand, instituteur dans le civil, s'était réfugié dans une grange rue Saint Jean et ne se laissa pas approcher. Par deux fois il attaque un char à mains nues avant qu'on ne l'abatte à distance en fin de journée. Il restera étendu sur la route agonisant, les habitants entendront ses râles toute la nuit (témoignage). Enterré avec 6 autres militaires allemands au cimetière, sa dépouille sera rendue à sa famille des années plus tard. Sa femme venue pour l'occasion, ne pouvant comprendre ce fanatisme de la dernière heure. Quelques inquiétudes encore lors de la contre-offensive allemande Nordwind, opération de la dernière chance dont on entendra les canons tonner près de Wingen s/Moder. Les Américains s'étaient retirés du village en décembre 1944, laissant seuls les 90 FFI du village sous le commandement d'André Weckmann, déserteur de l'armée allemande qui s'était caché dans sa cave pendant trois mois. Ceux-ci ne savaient que faire. Les Steinbourgeois se rendent à Saverne au siège des FFI pour demander des ordres, il n'y avait plus personne, ils avaient déjà tous fui. Mais les Alliés résistent héroïquement (voir opération Nordwind). Le 20 janvier 1945 une forteresse volante B17, touchée par la Flak à Ettenheim, de retour d'une mission sur Heilbronn, va s'écraser à Altenheim après avoir survolé trois fois Steinbourg (ces appareils étaient munis d'un pilotage automatique de détresse qui maintenait en permanence l'appareil sur une trajectoire circulaire, dixit Raymond Heschung, témoin direct). Entre Rosenwiller et Steinbourg (Karimatt) il parachuta avec succès six hommes d'équipage, puis deux autres mais le parachute du mitrailleur Thomas E. EASON se mit en torche ; il se tua en s'abattant sur le sol enneigé à l'emplacement de l'actuelle rue des tilleuls. C'était la 28ème mission de ce jeune homme de 23 ans qui avait aussi servi dans le Pacifique, il est enterré au cimetière d'Epinal. L'avion fit un atterrissage d'urgence avant de décapiter un poteau électrique et ses deux pilotes s'en sortirent indemnes. En venant sur les lieux, les premiers témoins les trouvèrent entrain de prier (témoignage). La mémoire collective du village portera longtemps les stigmates de cette sombre époque. Steinbourg aura donné du fil à retordre aux nazis. Des réseaux (Bomo ou les soeurs Burg, Marguerite et Alice) faisaient passer des prisonniers ou des évadés de guerre en zone libre, les voisins leur procurant de la nourriture. Malgré les arrestations et interrogatoires à Schirmeck, les Allemands ne purent jamais réunir de preuves devant le mutisme des villageois. Paul Ott sera interné 7 mois à Schirmeck comme membre d'une filière d'évasion, le père de Lienhardt Raymond fera 10 mois pour la même raison. Sur 140 Steinbourgeois incorporés de force, 44 ne reviendront plus, sans compter ceux qui y sont nés mais n'y habitaient plus au moment de l'incorporation. Le plus jeune d'entreeux avait 18 ans lorsqu'il disparut, le plus jeune incorporé le fut à 16 ans et 10 mois. Deux sur les treize emprisonnés au sinistre camp de Tambov y moururent d'épuisement. On ne saura jamais ce que sont devenus six des incorporés de force, traumatisme durable les familles ne pouvant faire leur deuil. Pour les survivants, le fait d’avoir eu à se battre dans les rangs de l’ennemi honni créera un traumatisme profond qui ne s'effacera jamais. A leur retour où la France baignait dans une atmosphère résistancialiste, les Malgré-Nous comme on les appelle déjà, gênent. On ne sait les cataloguer. Exemple avec Paul Ott dont nous avons déjà parlé. Un parcours typique qui aurait aussi pu l'amener à Oradour. Emprisonné à Schimeck pour avoir établi une filière d'évasion, il fut incorporé dans les Waffen SS en Yougoslavie en 1944 avec 36 autres Alsaciens, 12 ans après avoir fait son service militaire en France (classe 1910). Dix-huit s'échappèrent et rejoignirent les partisans de Tito. Le périple les mena ensuite de Naples libéré à Marseille où personne ne comprenait rien à leur situation (ni les Russes, ni les Américains ne considéraient les Alsaciens comme Français). Lorsque plus tard on grava les noms des morts de la seconde guerre mondiale sur le monument de 1927 une émotion insoutenable s'abattit quand on y porta les quatre fils d'une même famille devant leur mère effondrée (témoignage). Il faut encore ajouter 8 victimes civiles aux 44 morts ou disparus, dont ceux du bombardement du Zornhoff, et 2 jeunes de 12 et 13 ans tués accidentellement, l'un par un soldat américain dans la cour du foyer le 18 février 1945, l'autre le 30 avril, en manipulant des détonateurs. Dernières victimes innocentes de six siècles de luttes sur le sol steinbourgeois. En 1984 lors des festivités du 40ème anniversaire de la libération, le Souvenir Français honora la commune pour son patriotisme durant la seconde guerre mondiale. Pour compléter ce passage sur la dernière guerre, je recommanderais de lire « Splitter » d'André Weckmann qui a Steinbourg comme décor ou « Pour un béret » d'Antoine Gruss à la bibliothèque de Steinbourg, ainsi qu'Eugène Kurtz qui donne un éclairage très bien documenté sur le drame des Malgré-Nous. Voir aussi en annexe le témoignage de Marcel Hausser, dernier déporté steinbourgeois. EPILOGUE La grande Histoire à travers le prisme local, un exercice intéressant et plein de surprises qui mena à cette monographie sur Steinbourg avec une personnalisation de plus en plus marquée au fil des évènements. Nous avons vu que tant que les relations temps-espace se mesuraient à l'échelle terrestre notre commune placée sur un axe routier stratégique fut sous les feux de l'actualité, au propre et au figuré car ce rôle s'accompagna souvent de drames humains. Plusieurs césures de l'histoire alsacienne, guerre de Trente Ans, guerre de 1870, incorporation de force en 1942, s'analysent sous une perspective locale. La personnalité marquée des Steinbourgeois en est une conséquence, la longue habitude qu’ils ont des catastrophes a abouti à créer en eux un certain particularisme qui trouva son paroxysme lors de la dernière guerre. Sous la botte prussienne le paysan Malix insultant les autorités ou Tjannes Michel implorant Saint Michel dans ses prières afin que les Allemands quittent l'Alsace (témoignage), la participation de plusieurs Steinbourgeois à l'affaire de Saverne de 1913 ou la scène suivante qui date de novembre 1918 en disent long. Un officier français revenant de captivité croise la route du vieil Anstett, qui lui demande s'il n'accepterait pas de l'accompagner sur la tombe du dénommé Holder Antoine décédé en 1911. Fidèle à une promesse qu'il avait faite en son temps le vieil homme frappe la tombe trois fois de son pied et clame : "Antoine, les Français sont là, nous sommes délivrés et les Prussiens chassés !" L'officier au garde à vous les larmes à l'oeil publiera plus tard un article dans le Matin intitulé "les patriotes alsaciens et la France" où il relata cet épisode. La résistance à l'oppression fut le plus souvent larvée, parfois plus évidente. En 1940 (il avait 16 ans), voyant qu'à la cathédrale de Strasbourg fermée au culte la veilleuse attestant la présence du corps du Christ sous forme d'hosties était éteinte, André Weckmann remit le chapeau qu'il avait enlevé en entrant dans l'édifice. Un gardien l'apostrophe en allemand : "vous n'avez pas honte de rester couverts dans ce monument de la culture allemande ?" "Mais Dieu n'est plus ici, nous pouvons tranquillement remettre nos chapeaux" réplique le futur défenseur des libertés alsaciennes, qui sort la tête haute et couverte. Il nous faut revenir ici sur un dernier aspect. Pour contraindre les jeunes appelés à rejoindre la Wehrmacht en quête d'hommes, les Nazis mirent en place une disposition particulière à l'Alsace-Lorraine, la Sippenhaftung, officialisée par une ordonnance d'octobre 1943, littéralement une responsabilité collective du clan c'est à dire de l'ensemble de ceux qui habitent sous le même toit qu'un réfractaire. Vu la mauvaise réputation de Steinbourg acquise en 1941, il n'y avait aucun moyen pour les enfants du village de se soustraire à l'incorporation sous l'uniforme abhorré. S'évader une fois mobilisé devenait le seul recours mais c'était très risqué. Certains ont essayé, Raymond Lienhardt, Minni René entre-autres, mais furent repris, sur le front de l'est c'était quasiment impossible vu qu'il fallait parcourir toute l'Allemagne pour revenir ou se cacher dans un pays ennemi durant des mois. Un seul Steinbourgeois réussit à s'échapper d'un camp russe, Maurice Voltz, sa mère s'ébouillantant le pied lorsqu'il apparut sur le seuil de la cuisine après être rentré par ses propres moyens (témoignage). Après la guerre la France créera aussi sa loi d'exception qui polluera la situation des Alsaciens, le 15 septembre 1948 elle introduit en droit français la "responsabilité collective" qui dérogeait au principe de la non-rétroactivité de la loi pénale et établissait une présomption de culpabilité, la charge de la preuve revenant aux accusés. Cela conduisit à un amalgame inacceptable, victimes et bourreaux furent jugés ensembles à Oradour en 1953. Ce n'est pas notre propos de parler de cela ici mais cet évènement a eu tellement d'impact sur le psychisme des Alsaciens qu'on ne peut pas ne pas l'évoquer. Dans l'acte d'accusation on mit comme nationalité des Malgré-Nous accusés celle d'Alsaciens ! (c'est bien la seule fois dans leur histoire). En somme on généralisa la responsabilité du massacre à l'ensemble d'une province. Incompris, vilipendés, hantés par les cauchemars jusqu'à la fin de leur vie, les Malgré-Nous se sont dès lors murés dans le silence qu'ils n'ont brisé que vers la fin du XXème siècle à l'aube de leur disparition. Je regrette de m'être attelé à cette histoire trop tard en pensant que tout avait été dit ou tu pour de bonnes raisons, ce faisant de nombreux détails sont perdus à jamais. Steinbourg fut un microcosme où toute la palette de sentiments et d'évènements peuvent se lire, des morts et disparus en pagaille pour une guerre qui n'était pas la leur, ce viol de la personnalité dont on ne mesure pas toujours le traumatisme pour une population profondément croyante. André Weckmann, originaire du "village nègre", fut le premier à essayer d'exorciser ses démons après un quart de siècle ("Les nuits de Fastov") il m'avoua vers la fin de sa vie qu'il n'y réussit pas, les mêmes cauchemars continuant à le hanter à jamais. Il a eu raison avant tout le monde en disant qu'il faut raconter, expliquer, sans juger, il fut un des pionniers. "Ce sont les mots qu'ils n'ont pas dit qui pèsent le plus lourd dans les cercueils" (Montherlant) Dans les années 1970 Steinbourg sera le premier village d’Alsace à revendiquer sa paternité en doublant le nom du village sur les panneaux en alsacien, à contre-courant des us de l'époque où on cherchait à tout franciser. Menacé par l'usure de sa personnalité qu'il avait réussi à garder tout au long des épreuves, le village fut l'illustration de la conclusion du poème « La dernière classe » dont Steinbourg devait faire l'objet d'une scène d'un film n'ayant jamais été tourné : « quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient sa langue il tient la clé de sa prison ». Malgré les punitions les jeunes du village ne s'étaient jamais convertis au « c'est chic de parler français » érigé en dogme après-guerre au détriment de la langue vernaculaire, le parler dialectal, alors même qu'il avait été protestation muette contre les régimes allemands successifs. Steiweri, nous savons maintenant que c'est le nom originel du village qui est resté dans la mémoire collective et qui a été transmis de père en fils depuis des siècles sans se douter qu'on y trouve les raisons de son origine il y a bientôt 1200 ans. On est fort surpris en recueillant des témoignages de personnes âgées nées avant l'ère de l'ordinateur de constater qu'ils savaient que les origines du village se trouvaient dans les collines nord, sans jamais avoir creusé. Une telle transmission orale après tant de catastrophes et de mouvements de population est remarquable et prouve que les entités ethniques sont fortement ancrées à Steinbourg. Claude Minni Saverne, Steinbourg, 2002 – 2018. Annexes 1. Géographie sociale au XVIIIème siècle Après la guerre de Trente Ans les campagnes sont vides d'hommes et en friches. Louis XIV en 1662 publie une ordonnance qui donne 3 mois aux habitants des terres d'Alsace pour présenter leurs titres de propriété, de venir et habiter et cultiver lesdites terres, sans quoi celles-ci reviendraient à ceux qui les mettraient en culture. L'année suivante l'évêque de Strasbourg met en application ces directives et décide que les biens de ses nombreux villages seront partagés entre les immigrants, de surcroît exemptés de toutes corvées ou impôts pendant six ans. Il autorise le prélèvement gratuit de bois dans ses forêts pour la reconstruction des maisons. Les premières familles installées en profitent. 16 familles suisse les rejoignent de 1164 à 1672. C'est une population jeune, d'horizons divers, qui remet brillamment les cultures sur pied en moins d'une génération. Voici les éléments dont nous disposons un siècle plus tard : 1° Relevé des superficies de la communauté en 1751 En 1751 on comptabilise 1481 ha (données fournies par la communauté). Dix ans plus tard, après l'arpentage officiel sous l'autorité du gouverneur Pineau de Lucé, sont dénombrés 1162 ha. La différence, 319 ha, peut provenir d'une mauvaise expertise et/ou de l'opposition des habitants aux travaux (les relevés furent tellement peu fiables que le successeur de l'intendant n'en tiendra pas compte) mais plus vraisemblablement des terres patrimoniales nobles et ecclésiastiques qui n'ont pas été arpentées car non imposables (l'héritage Erchanger évalué à quelques 250 ha, n'en est pas très éloigné). En valeur relative les 11,6 km2 imposables de Steinbourg représentaient 24 % de la superficie imposable du bailliage de Saverne (*1). Au XXIème siècle le ban a 1273 ha dont 396 de forêts. 2° Nature des terres exploitées (1760-1763) Terres labourables : 341 ha (29,3 %), prés 196 ha (16,9 %), vignes 13,47 ha (0,8 %), pâturages 26,39 (1 %), habitat (1%), le reste, donc plus de la moitié sont des forêts (588 ha). Par rapport aux communes voisines, frappe la forte proportion de bois, Steinbourg représente 43,8 % des forêts du bailliage (*1). Des affaires de rentes forestières et de litiges occupent le devant de la scène avant la Révolution. Arbitrés d'abord par la Chambre impériale au XVIème siècle, puis par le Conseil souverain d'Alsace comme en 1715 lorsque le couvent de St Jean lorgne sur le Viergemeindewald. En 1693 on plante un nouveau bois de chênes, le Jungwald. Le 26 août 1718, dix villageois députés de la part de la commune bornent la forêt de Monsau attenante à l'Evêché par plantage de pierres. Les forêts génèrent des revenus confortables pour la commune, 1800 livres tournois de rentes en 1751, c'est plus de 68 % des rentes du bailliage et ce malgré le fait qu'elles étaient déjà sur-exploitées (le règlement forestal de 1754 de l'Intendant de Lucé interdit toute coupe de bois et charge le prévôt de le faire respecter sous peine de sanctions). Les fonctions de prévôt *(2) et de garde-forestier épiscopal se cumulaient. C'est sur les forêts que Steinbourg avait porté ses efforts patrimoniaux au Moyen-Age, stratégie qui se révèlera opportune des siècles plus tard. En 1766 on recensera 77 feux à Steinbourg (selon les auteurs on compte entre 4,6 et 5 personnes par feu) qui se partagent 577 ha de terres hors forêts = 4,5 ha par cellule familiale, on peut admettre que la moitié était de l'herbe et de la jachère. 3° Morphologie agraire d'après les revenus officiels de 1762 (*3) Terres labourables 51,07 ares (1 arpent de roi) rapportent la première année (froment) 55 livres et la deuxième (orge) 35, soit 90 livres en tout. Dépenses : froment 35 livres, orge 25, donc gain de 20 pour le froment et 10 pour l'orge. Le bénéfice se calcule sur trois ans en raison de la jachère : 30 livres en argent = 10 / an / arpent. Pour donner une idée du pouvoir d'achat, une poule coûte 0,5 livres, si on raisonne à l'extrême la production d'un hectare de terres permet d'acheter une poule tous les 9 jours ! Pour information : une livre vaut à peu près 20 € de maintenant. De ce qui précède nous constatons une métamorphose radicale des cultures céréalières du XVIème au XVIIIème siècle, celles de seigle et d'avoine qui représentaient les 2/3 de la récolte ont complètement disparues. Au XVIIIème siècle l'orge a fait son apparition en tant que culture commerciale pour la fabrication de bière, supplantant l'avoine. On devine un opportunisme des habitants qui en outre abandonnent le seigle à plus faible valeur marchande. On pouvait aussi faire du pain d'orge avec un tiers de froment mais les progrès du froment, qui représentera 60 % du chiffre d'affaires céréales, s'expliquent surtout par l'influence française, les campagnes allemandes étant quand à elles restées au pain noir. L'assolement est encore triennal avec jachère la 3ème année, le blé étant plus exigeant que le seigle ou l'avoine ne pouvait être cultivé deux années de suite sauf à épuiser le sol. Ce n'est qu'un peu plus tard que le paysan alsacien passera de 2 récoltes en 3 ans à une en 2 ans, ayant compris qu'il vaut mieux une bonne récolte tous les deux ans que deux moyennes tous les trois. Le rendement s'améliorait ainsi et le blé était vendu plus cher. Faisons remarquer qu'avec l'arrivée de la pomme de terre et du trèfle, la jachère pourra être mise en culture à partir de 1770, ajoutant... du beurre dans les épinards. Blé, orge et pomme de terre représenteront environ un tiers des cultures un siècle plus tard. Vignes La viticulture est pratiquée à Steinbourg depuis l'époque romaine (traces retrouvées sur le versant de l'Altenberg) et on sait qu'en 828 il y avait déjà 4 vignobles, mais c'est une des plus petites superficies du bailliage (5,6 %) car il n'y a pas d'endroit vraiment indiqué pour. Elle est pourtant très rémunératrice (Saverne est résidence seigneuriale avec une vie raffinée). L'arpent de vigne rapporte 110 - 73 de frais = 37 livres ou 675 litres de qualité 1 = 25 livres ou 465 litres de qualité 2 = 12 livres ou 237 litres de qualité 3 Prés Produit : 37 livres pour 8 de frais = bénéfice de 29 livres / arpent = 29 quintaux = 1420 kilos de foin Le village entier produit donc : - 10.230 livres tournois de grains, ce qui valait en masse de froment de qualité moyenne 50 litres / arpent = 33,4 hectolitres. Cela fait 0,261 par jour par habitant, insuffisant pour assurer la subsistance d'un adulte (base 350 habitants). Le village n'était pas autosuffisant. - grosso modo entre 235 et 724 livres de vin (c.à.d. 43,7 et 132 hectolitres) - 545 tonnes ½ de foin La carte en annexe 3 nous montre ce que furent les terres cultivées (hachurées) et les prairies au XVIIIème siècle. Il n'est fait mention nulle part de culture fruitière malgré le terrain marno-calcaire favorable, car ceux-ci ne rentraient pas dans le périmètre imposable. 4° Démographie Penchons-nous sur la démographie du village au XVIIIème siècle (annexe 1) La guerre de Trente Ans avait dévasté Steinbourg, quartier général des hommes de Mansfeld, au point que la majeure partie des familles réfugiées à Saverne en 1622, ne reviendront plus. Seules deux d'entre-elles sont attestées être revenues, deux autres aumoins, dont le prévôt, étaient restées. En 1666 Steinbourg compte 20 feux, une petite centaine d'habitants, dont plus de la moitié déjà composée d'émigrés, en 1700 une trentaine de foyers, 40 en 1720, un doublement en 54 ans. Puis encore un doublement en 30 ans de 1720 à 1750. Pendant ce laps de temps où Steinbourg a quadruplé, la population alsacienne elle passera de 250.000 habitants en 1666 à 445.000 en 1750, la densité du peuplement rural la plus élevée de France frappera de nombreux contemporains (annexe 2 : taux de croissance de la population alsacienne dressée par J.M. Boehler). Evolution de la population steinbourgeoise 1666 : 20 feux 1720 : 40 feux 1728 : 57 feux 1746 : 70 feux 1750 : 80 feux 1760 : 70 feux Nous avons examiné quelques familles. La première chose qui saute aux yeux, c'est l'extraordinaire taux de fécondité de la 3ème génération d'immigrants qui se rapproche carrément de la fécondité physiologique. C'est ainsi que Jean M., 1er M. à naître à Steinbourg vers 1659, a 7 enfants dont 4 semblent avoir survécu. Mais ses deux fils restés à Steinbourg, Jean né en 1713 et Jean-Georges en 1699, en ont 13 et 17. Chez Jean les 9 premiers ont une descendance, les 4 derniers nés à partir de 51 ans âge de l'épouse, n'atteignent pas l'âge de deux ans. La filiation Jean-Georges génère aussi 9 descendances, 8 meurent en bas âge, 5 d'entre-eux à partir de l'âge de 43 ans pour l'épouse et 40 ans pour lui, remarié deux fois. Les hommes avaient une santé de fer, Jean-Georges mourra en tant que doyen du village à l'âge de 80 ans. Symptomatique, l'année de sa mort ils étaient encore quatre au-dessus de 79 ans, les trois années d'avant quatre autres arrivèrent à cet âge canonique pour l'époque, cette situation ne se reproduira plus avant longtemps. Le record : en 1761, la doyenne du village avait 91 ans. Les deux frères s'étaient remarié aussitôt après le décès de l'épouse, la 3ème épouse de Jean pourtant déjà âgée de 45 ans, aura encore 7 enfants en l'espace de 15 ans, jusqu'à mourir d'épuisement ? L'allaitement tenant lieu de contraceptif, on peut se demander pourquoi cette insistance et un tel risque. Certes la religion catholique encourageait fortement les naissances mais c'est quand même extrême, incompréhensible à notre époque. On remarque ensuite que les enfants de cette génération, donc les 4ème et 5ème, connaîtront eux-mêmes des décès multiples dans les années 1760 - 1780, décennies caractérisées par une très forte mortalité. Le destin s'acharnera particulièrement sur certains. C'est ainsi que Georges H., maire, aura 17 enfants de 2 épouses différentes dont très peu survivront. En 1768 il cumulera remariage, naissance et trois décès d'enfants en bas âge de sa première femme décédée l'année précédente. Deux évènements heureux et trois coups du sort dans la même année. Cette forte mortalité infantile allait durer, une de ses filles aura 13 enfants de 24 à 46 ans dont un seul engendrera une descendance pérenne, les 7 derniers de 1808 à 1816 (soit un tous les 13 mois !), ne virent que brièvement la lumière du jour. Il en fallait de la chance pour perpétuer ses gênes. Il est vrai que la tendance à l'endogamie qu'on repère au début entre les premières familles n'arrangeait rien. Il apparaît clairement dans les registres que les relations matrimoniales ne se font d'abord pas au hasard. Trois critères dominent : la situation confessionnelle bien sûr (les mariages mixtes sont strictement interdits jusqu'en 1774), l'ancienneté de la famille et sa condition sociale. Il y endogamie géographique et sociale et lorsqu'une femme se retrouve veuve il n'est pas rare qu'un des frères du défunt l'épouse pour garder les terres dans la structure familiale. Il est symptomatique de constater que 3 frères de la famille M. citée plus haut se marient à 3 soeurs (un troc ?) et ne réussiront pas à faire de descendance, le 4ème plus jeune de 24 ans se mariant même plus tard à la fille de la veuve de son frère décédé, non plus. Streicher, Fischer et Bleze décrivent ainsi la situation dans l'Histoire des Alsaciens des origines à 1789 : « la parcellisation des terres est freinée au début du XVIIIème siècle par la fixation dans la conscience paysanne d'interdits matrimoniaux », on cherche ainsi à éviter la fréquentation de la jeunesse d'un village à l'autre pour limiter la dispersion des propriétés par la mariage, les jeunes hommes des villages voisins se faisant rosser s'ils courtisent des filles du village. De vraies alliances se constituent, un laboureur épousant la fille d'un fermier, un meunier la fille d'un meunier. La famille Ramspacher attestée très tôt, est un cas typique : les fils de Jacques, premier du nom à être établi au village, font alliance avec des filles de meuniers à Dossenheim, Kirchheim et Allenwiller, sa fille à Heiteren. Laurent (1722-1763) héritier du moulin de Steinbourg épouse la file d'un meunier de Niederhaslach, ses deux fils Ignace (1759-1807) et Laurent jr. (1769-1825) tous deux la fille d'un meunier. Leur mère veuve de Jacques avait épousé un meunier en secondes noces, qui s'établira à Steinbourg. Les préoccupations matérielles semblent à première vue l'emporter sur les sentiments. Cette situation changera vers le milieu du XVIIIème siècle, amenant du sang neuf au village mais en même temps le germe d'un appauvrissement des biens familiaux (morcellement des parcelles). La rupture de comportement provient d'une seconde vague d'immigration, de nouveaux noms apparaissant au village en provenance des communes limitrophes, d'outre-forêt et d'Allemagne. Durant la décennie 1740 la moyenne annuelle des naissances s'établissait encore à 21 pour 70 familles, à 22 pour 80 familles les années 1750, puis s'accélère une première fois : décennie 1760 29 pour 70 familles,décennie 1770 33 pour 80 familles, avant de stagner en 1780 et 1790 : 33 (effet d'une baisse de la population de 1750 à 1760 et de la pneumonie infectieuse qui sévit entre 1783 et 1789 qui toucha particulièrement les adultes), puis repartir vers les sommets après 1800 (54). Deux facteurs peuvent expliquer cette fécondité : 1° devoir faire travailler ses enfants aux champs Les garçons gardent les troupeaux dès 6 ans et participent aux travaux des champs dès 10. 2° l'importance de la mortalité infantile Nous ne disposons pas des statistiques de mortalité infantile avant 1745, date où il devint obligatoire de noter l'âge des enfants qui avant n'apparaissaient même pas dans les registres de décès. Voir tableau annexe 2 de 1743 à 1789, par enfant on s'est borné à prendre les moins de 8 ans mais la majeure partie décède les 3 premières années. Une fois le cap des maladies infantiles franchi il n'y a plus que très peu de décès. On remarque tout de suite au vu du tableau que parfois l'accroissement naturel est négatif. Certaines années c'est une hécatombe. Les années de disette connues sont marquées en rouge et d'épidémie en bleu. Si disette il y eût certaines années, c'est bien la preuve qu'on approchait de la limite de peuplement. En 1745, la mortalité infantile c'est 90 % des décès, de 1745 à la veille de la Révolution 44 % des décès. A noter que de 1750 à 1770 la population de Steinbourg stagnera malgré un accroissement naturel positif, ces années sont marquées par un faible taux de nuptialité. 1750 est une date charnière, on était arrivé au maximum qu'on pouvait tirer du système de culture ancien, la pénurie de grains ira grandissant pour culminer en 1770 et 1771 dans toute l'Alsace. Vers la fin du XVIIIème siècle une nouvelle émigration ramènera de la vigueur. NdlA : cette prolixité restera dans les gênes. Le XIXème siècle aussi connaîtra une démographie vigoureuse culminant dans les années 1870 (moyenne de 69 / an avec le record en 1776 de 78 naissances) sous l'effet d'une nouvelle vague d'immigration, de la baisse de la mortalité et l'amélioration technique. De 1856 à 1936 la population steinbourgeoise augmentera encore de 30 % alors qu'elle baisse déjà de 20 à 30 dans le Kochersberg et jusqu'à 50 % dans les pays voisins de Hanau et de Marmoutier. La démographie galopante explique aussi la disparition de l'avoine entre le XVIème et le XVIIIème siècle, la nourriture aux bêtes passant au second plan. A partir du milieu du XVIIIème siècle les cultures fourragères nouvelles comme la luzerne ou la betterave permettront de supprimer progressivement le pâturage pour les labours et bouleverserons les techniques d'élevage (stabulation), rompant le cercle vicieux hommes contre bétail, l'un au détriment de l'autre. Elle est aussi à l'origine d'une 4ème grande période de défrichements, cette fois des déboisements. Entre l'époque de ces plans et l'établissement du cadastre impérial en 1826, des gains importants s'observent en bordure des forêts. N'ayant pas assez de fumier qui aurait pu améliorer les rendements, c'est en augmentant les superficies de labours qu'on essaiera de répondre à la demande croissante. On comprend pourquoi le Steinbourgeois est viscéralement attaché à ses forêts, n'hésitant pas à plaider sa cause auprès du roi lorsque le seigneur du lieu empiètera sur les terres communales pour ses loisirs. L'affaire de la Faisanderie qui durera de 1730 à la Révolution (cf. Pays d'Alsace 4, 2002) est l'illustration de ce besoin vital de garder les superficies de pâture pour le maigre cheptel, l'Evêché n'en saisira pas l'importance et les habitants ne lâcheront pas. Elle mène enfin à une précarisation grandissante. La disponibilité des terres est épuisée vers 1750. Le partage successoral en vigueur a fait que les terres octroyées après la guerre de Trente Ans ont été divisées entre héritiers, contrairement au proche Kochersberg où le droit d'aînesse s'appliquait intégralement. En 1716 déjà l'Intendant d'Alsace observait « que les cadets partageant les fiefs comme les aînés, les gentilshommes ne sont pas riches en Alsace », il en allait de même avec le peuple. Le plan cadastral de 1826 montre un faisceau de parcelles allongées d'une largeur d'à peine une semée (6 pas), preuve de leur découpage entre héritiers en lots égaux. Toutes les deux générations les parcelles ont triplé. Examinons à présent la structure sociale des Steinbourgeois de cette époque. 5° Structure sociale Nous disposons à cet effet des relevés de 1751 pour le nombre de chevaux et de bovins et du relevé fiscal de 1766 pour la répartition des feux. En 1751 on recensait 66 boeufs et 81 chevaux de plus de 2,5 ans (1 cheval par feu quasiment), plus de Rossbüre que de Kuebüre. Si on exprime ces deux chiffres par rapport au nombre de laboureurs recensés 15 ans après (= 24), l'écart avec les villages voisins est conséquent : 2,75 / laboureur pour Steinbourg contre 6,58 pour Saverne, 5,42 Altenheim, 4,62 Kleingoeft, 3,8 Otterswiller, 4,16 Dettwiller (même nombre de laboureurs en 1751), Rosenwiller 5,33. Seul Dossenheim en a moins (1,93) mais Dossenheim dispose de chevaux en nombre suffisant (6,33 contre 3,3 pour Steinbourg, 9,5 Saverne, 8,08 Dettwiller, etc...). Pour mettre en perspective, dans le Kochersberg voisin, la moyenne est entre 6 et 9 bêtes par ménage. Cette statistique n'est pas tout à fait pertinente car il peut y avoir des variations au sein des Grossbüre et des autres mais est néanmoins parlante par rapport à ses voisins. Il ressort de ces statistiques que Steinbourg est sous-équipé en bêtes de trait et que ces derniers ne pouvaient assurer l'alimentation en viande. Les raisons sont historiques, la village n'a pas beaucoup de prairies à disposition (18 % de la superficie totale, les pâturages proprement dit ne comptant que pour 1 % alors que la moyenne du bailliage de Saverne est de 33 % dont 20 % en pâturages). A cette époque on envoyait les bêtes en forêt avec les porcs, pour un résultat qui ne pouvait être que médiocre. Elever des vaches signifiait trouver un supplément de fourrages hors village, le gaspillage de la majeure partie du fumier, et par ricochet de mauvaises récoltes. Nous savons d'après les relevés de 1762 (*3) qu'un ha de bonne prairie génère 29 quintaux de foin, le village peut viser un maximum de 6074 qx à l'année. Nous savons aussi qu'une bête mange en moyenne 15 kg de foin / jour = 54 qx par an (d'après Flaxland, 1867, p. 81). Le maximum de têtes de bétail se situe à 112 si tout le foin lui est réservé. Le regain est compris dans ce calcul. Il faut presque deux hectares de blé pour nourrir une vache ! Pire, un ha de mauvaise prairie ne donne que 12 quintaux par an, dans ce cas le village peut nourrir théoriquement 46 bêtes. Si la prairie est moyenne, 70, en ligne avec le comptage de 1751. Ce résultat traduit deux choses : 1° la capacité nourricière des prés et pâturages était trop faible, en quatre générations Steinbourg était arrivé au maximum possible en têtes de bétail (l'état officiel des récoltes de 1771 confirme que dans la subdélégation de Saverne lorsque le rendement du blé était faible, on tuait nombre de bêtes pour réserver la récolte aux êtres humains) 2° on était arrivé à la densité maximale du peuplement humain Répartition socio-professionnelle : sur 77 foyers, 24 (31 %) sont laboureurs et 53 (69 %) pionniers ou manouvriers (journaliers, domestiques et artisans). Les premiers disposent d'un attelage, les pionniers n'ont que leurs bras. Là se situe le clivage social de ces années-là. Mais ces données brutes cachent de fortes disparités. Les artisans (généralement les cadets des familles devant se trouver un métier), ne sont pas séparés (cordonnier, tisserands...) et peuvent donc se trouver dans l'une ou l'autre catégorie. Une autre statistique fiscale fournit des renseignements plus parlants, celle des bons, moyens et moindres feux, respectivement 15 bons (19,5 %), 20 moyens (26 %) et la grande masse de mauvais (54,5 %). C'est mieux que les villages environnants (moyenne du bailliage 12,3 et 63,7 %) y compris Saverne. Même si le contour n'en est pas clairement défini, on peut évaluer la richesse du village. Un aubergiste au-moins est attesté, 3 meuniers (dont la famille Ramspacher), les Meyerhoffen, selon toutes probabilités le curé figurait à l'abri du besoin, percevant un salaire et une partie de la dîme que les spécialistes évaluent entre 1/4 et 1/2 sur 10 % des revenus du village précédemment évalués, ce n'est pas mal. Cela fait 6 bons au-moins. Il reste dès lors 9 paysans importants qui ne peuvent être que des laboureurs et par conséquent 13 laboureurs "moyens" parmi lesquels peuvent se trouver quelques artisans. Croisons ces chiffres avec une autre statistique, celle des boeufs et chevaux corvéables, 36 et 33. Par rapport au nombre de laboureurs total, c'est 1,5 boeufs et 1,37 chevaux par foyer. On peut penser que les 9 foyers fiscaux aisés ont un attelage de 2 boeufs au-moins plus un cheval, reste pour les autres 1 boeuf ou 1 cheval, cheval ne présentant aucun intérêt puisque ne fournissant ni viande, ni lait. L'éventail peut être aussi plus ouvert selon que tel ou tel artisan fortuné fasse partie des foyers aisés, ce sont des moyennes. La structure des exploitations paraît en tout cas modeste, la différence entre les deux catégories socio-professionnelles peu importante. Il ressort de cette analyse que Steinbourg a une structure assez égalitaire, un quotient laboureurs / manouvriers de 0,45 (la moyenne des baillages ruraux bas-rhinois est de l'ordre de 0,70 en 1766). Le cheptel apparaît comme le talon d'Achille de la commune qui est aussi plus mal lotie que ses voisins sur un plan gros cultivateurs. La superficie moyenne des terres labourables confirme cette position : 14,20 ha / cultivateur (base : 341 ha). A Waldolwisheim et à Dossenheim la superficie moyenne est de 22 ha, ces villages disposent de 58 et 69 bêtes de trait pour 13 et 15 agriculteurs, à Saverne 12 agriculteurs se partagent 82 chevaux pour une superficie moyenne de 23 ha. Moins de journaliers que les autres à Steinbourg certes, mais parce que personne ne pouvait les employer ! Conclusion Le surpeuplement précoce particulièrement marqué à Steinbourg a mené à un morcellement progressif des terres encore accentué par la Révolution et le partage des biens communaux, ce qui mènera à une prolétarisation de ses habitants au XIXème siècle avec une multiplication des journaliers agricoles alors que le travail se faisait rare. La commune à cette époque est à mi-distance de l'opulence et de la misère, son talon d'Achille est le cheptel, son avantage les forêts, avantage qui perdurera (en 1907 la commune possédait encore 353 ha). En corollaire on note aussi une structure plus homogène et ceci contribuera à la personnalité des Steinbourgeois aux siècles prochains, très tôt obligés de se serrer les coudes. L'absence de patriciat terrien conduit à une structure sociale démocratique et une étroite solidarité économique qu'on constatait encore récemment lorsque le paysan prêtait volontiers son tracteur pour de menus travaux, comme devait le faire le laboureur du XVIIIème siècle aux manouvriers dépourvus de bêtes de labour. Le progrès technique sera tardif : vers les années 1900 la commune fera l'acquisition d'une batteuse à vapeur pour 25.000 marks de l'époque, le paysan-ouvrier qui jusque là battait ses gerbes au fléau le soir après le travail, fut libéré de cette tâche. Notes : (1) Baillage de Saverne : Altenheim, Kleingoeft, Monswiller avec Zornhoffen, Ottersthal, Otterswiller, Saverne, Steinbourg, Waldolwisheim (2) Le Schultheiss a un rôle éminent. Il est à la fois le défenseur des intérêts du seigneur, désigné par lui, et le receveur de la commune, qu'il défend lorsqu'elle est menacée y compris par son maître (cf. affaire de la Faisanderie, cahier SHASE 2002,4). La fonction ne mène pas à la richesse, elle en tire sa substance car hormis les droits de bourgeoisie il n'est pas rémunéré. Comme critères de choix, il doit figurer au nombre des habitants qui ne sont pas dans le besoin, en théorie parler français et allemand (mais en Alsace ceci et un voeu pieu), de préférence être natif du village. A Steinbourg les Lehman, famille déjà répertoriée en 1617 au village, avaient autorité. Adam, prévôt en 1658, son fils Jacques en 1664, puis le bâton est transmis aux Aleman attestés comme prévôts en 1688 avec Jean et en 1715 son fils Jean-Michel (on peut se demander s'il ne s'agit pas des mêmes vu la similitude des noms et la disparition des Lehman au moment où les autres apparaissent sous la plume d'un prêtre français, le dénommé Sauvage ; celui-ci est un adepte de la confusion faisant d'un Minni un Lemoine par exemple). On était donc prévôt de père en fils. La fonction n'est pas facile, c'est autant un médiateur qu'un représentant de la loi, portant souvent la responsabilité des actes de ses concitoyens, comme lors de l'interdiction des coupes de bois édictée par le baron de Lucé en 1754. (3) Marc Sinniger, Steiwerer Kaasblattel 1983, 2 2. Steinbourg, toponymie, lieux-dits, Flurnamen Ces dernières années les découvertes ont été nombreuses quant au passé de Steinbourg, d’abord en ce qui concerne le premier propriétaire des lieux, l’abbaye de Schwarzach, au VIIIème siècle, puis par l’archéologie qui nous a fait reculer à l’époque gallo-romaine. Les vocables géographiques, oeuvre de générations successives qui les ont transmis oralement de père en fils, complètent l’archéologie, qui permit d’établir le berceau physique du village : l’Altenberg au nom si évocateur. Loin d’être un assemblage de mots sans âme, la toponymie touche de toutes parts à la vie et nous donne une image des temps anciens ; l'empreinte des étapes successives de l'occupation humaine s'y lit. En examinant une carte du relief de Basse-Alsace, la position de Steinbourg détonne. Situé sur la dernière de ce qu'on appelle communément les collines de Brumath, premier village au débouché du comté de Hanau-Lichtenberg, il constituera de par son emplacement une frontière politique dès le Xème siècle, puis religieuse à la Réforme. Il n'appartient géographiquement ni aux communes forestières sous-vosgiennes, ni au pays de Hanau et n'a rien en commun avec les fertiles collines loessiques du Kochersberg, il cumule un peu des trois. De prime abord l'endroit paraît assez ingrat. Au-delà de la Zorn commence un style nouveau où de petits bois occupent fréquemment les crêtes, restreignant l'espace des cultures. Bordé au sud par la forêt et les fonds marécageux de la Zorn, qui n'étaient pas cultivables, au nord et à l'est par les anciennes possessions des comtes de Dabo, (tout le croissant de Dettwiller à Dossenheim en passant par Wiesenau, aujourd'hui disparu, et Hattmatt, la rivière Zinsel faisant office de frontière), à l'ouest par des bois, les habitants mettront longtemps à façonner leur milieu de vie. Coincé entre Zinsel et forêt, Steinbourg devra trouver sa place au sein des entités voisines plus anciennes, d’où sa digitation nord-sud, alors que ses voisins ont une structure circulaire. Rappelons que les villages en -weiler (Dettwiller, Monswiller) sont la germanisation de villas gallo-romaines et que ceux en -heim (Dossenheim, Ernolsheim, Waldolwisheim) sont admis par les historiens être antérieurs au VIIIème siècle. Une statistique éclairante : au sud de la forêt de Haguenau, 85 % des villages bas-rhinois font partie de cette catégorie. Au Nord donc Altenberg et Ramsberg, aux confins du pays de Hanau, collines exploitées dès le IIème siècle (vignes et labours). C’est le meilleur endroit car ailleurs les terres sont peu fertiles, marécages au nord-ouest (Kritzelwase, Strietlach) ou au centre du village (Dorfwase, Kerichwase), des terrains sablonneux (canton Sand), des terres incultivables au-delà de la Zorn (Gansewase, Bruckewase). Le Brüchelfels (Brüchel = diminutif pour marais) délimitant l’Altenberg à l’est vers le village aujourd’hui disparu de Wiesenau. Une seconde phase de défrichement a lieu en partant de l’Altenberg vers la Zinsel à partir du IXème siècle. Nous savons que ces terres revinrent à l’abbaye d’Andlau, héritage de Ste Richarde, fondatrice du couvent, quelques 250 hectares de prairies dont on peut estimer que 7 % étaient cultivés en 828 vu l’outillage rudimentaire de l’époque et le nombre de serfs mentionnés dans l’acte d’échange Schwarzach-Erchanger. Andlau laissera une forte empreinte dans la toponymie, moulins de la Zorn (Mehlbarri), un de ces moulins dit "Schnellenmühle" pourrait être à l'origine du surnom donné aux Steinbourgeois, d'Schneller, les lanceurs de billes (une autre hypothèse voudrait que cela soit en rapport avec une carrière qui en fabriquait), Zehnerschier, ferme où l’on entreposait la dîme payée au couvent. Andlau possédait divers biens : la "Rietleheut", 2 Acker non localisés au nord du village (1 acker = 30 à 35 ares), un verger avec étang de la même superficie près du château, 13 Huben de champs cultivés c.à.d. entre 108 et 126 ha (1 Hube = 30 acker), une vaste prairie dénommée Bruehl, (les prés proches de la Zinsel portent encore le nom de Breijel). La colonge, cette organisation féodale reposant sur un contrat d'après lequel le propriétaire confiait ses biens à plusieurs personnes moyennant des redevances annuelles, était exploitée par un « mayer », qui a pu donner le nom au canton à angle droit présent sur les cartes anciennes, entre la rue de Rosenwiller et le Hattmatterwaj appelé Meyerplatz (à ne pas confondre avec la Meyerei, située plus loin du village, près de la Zorn, et qui sous-entend fermage et non exploitation directe). Ce qui plaide pour cette analyse est qu'il est stratégiquement à égale distance des premiers champs cultivés au nord et à l'est. Un chemin creux (Klamm en alsacien, l’actuelle rue de Rosenwiller) menant à ces dernières. Une autre phase de développement a lieu vers l’ouest, défrichage progressif des bois, Daibelsrain, Prinzenrain (le terme rain signifiant lisière d'un bois, supposerait que le Stockwald appartenant aux princes-évêques de Metz devait être contigu et beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui) avec fixation de l’habitat une fois la région pacifiée des luttes dynastiques entre Carolingiens descendants de l’aristocratie austrasienne ayant étendu leur foncier jusqu’en Alsace (fondation de l’abbaye de Neuwiller en 750), et les ducs et comtes allémaniques. Le Liesmattgraben, un fossé qui a longtemps été une frontière politique, implique le caractère ancien du territoire qui jouxte le finage (Lies = ancien lot en alsacien). Le Prinzenrain fait peut-être référence aux princes-évêques de Metz possessionnés en face. A proximité immédiate, le cimetière actuel, qui était fortifié. Car Steinbourg, entré dans l’histoire sous le nom de Steingewirke, tient un rôle militaire (wircki signifie ouvrages défensifs en francique). La région est stratégique, le promontoire sur lequel est situé le village contrôlant la route Brumath-Metz (le Kritzelwase endroit où cette voie disparue croisait celle de Wasselonne à Neuwiller ?), le fief est ainsi à la lisière physique des luttes d’influence du Haut Moyen-Age en Basse-Alsace. Entre le Meyerplatz et l'Altenberg évoqués plus haut, l'Albertsmatt est la seule partie du ban dérivée d’un prénom. Or en l’an 1317 un pré est vendu par un certain Albert Senger, écuyer, à un chevalier du Kochersberg. L’Albertsmatt dû au prénommé Albert ? Il y a des chances, car nous retrouvons mention de cet Albert Senger avec la particule nobiliaire « de Steingewirke » en 1349 en tant que co-propriétaire du château de Géroldseck (1/4 du château lui appartenant). C’est l’époque ou l’abbaye d’Andlau perd progressivement toute influence en raison de la vie dissolue de ses abbesses et du contexte guerrier avec un Evêché de Strasbourg essayant de se tailler un fief en face de celui de Metz ; Steinbourg tombe dans l’orbite des Geroldseck, alliés à l’évêque de Strasbourg (dans un acte du 9 février 1358 établi à Avignon par le pape Innocent VI, Jean de Geroldseck est mentionné comme Kirchherr de la paroisse, lui aussi possédait 1/4 du château familial). 53 ans plus tard, Senger et Geroldseck étant décédés tous deux sans héritier, Steinbourg sera donné en fief aux Münch de Willsberg, prévôts de Saverne. La dernière phase de développement se fera tardivement vers le sud à distance respectable du lit de la Zorn instable de jadis (voir carte XVIIIème siècle dans affaire de la Faisanderie) et au-delà du canal où l'on note les parties les plus régulières et anguleuses (Klein-Gerieth, Gross-Gerieth, Gerieth vient de l'allemand reuthen = défricher) ou en lanières (lange Stränge). Cette partie au sol ingrat (Heide au-delà de la Zorn = terre en friche où on implantera une carrière de pierre plus tard), dont les noms font encore état de la lutte contre la nature grâce à l’endiguement et au drainage successif du fleuve, lutte qui durera jusqu’à la fin du XXème siècle. Les crues mémorables du fleuve sont encore dans tous les esprits, celle de 1947 fut monstrueuse, isolant les deux parties du village. Des alluvions ont été déposés jusqu'au stade de football actuel à certaines époques. C’est à cet endroit que se situeront les biens communaux après la Révolution, canton Olme à droite de la rue de la gare actuelle (Olme signifie Allmend en dialecte, le domaine de tout le monde), ou Zinsel Olme derrière le Birkenfeld, le long de la rivière. Les Allmend sont caractéristiques de l'Alsace, des biens sur lesquels les membres de la communauté exercent un droit d'usage temporaire ou en commun (pâturage, droit de prendre du bois...), souvent des marécages inondables. De l'autre côté de la route vers la Zinsel, derrière les Maddle, le Laemmerollmend, endroit où les habitants amenaient les agneaux en pâture, situé devant l’explicite Söejmatt, à l'écart des habitations. La section devant la forêt de Monsau est aussi attestée comme bien commun au début du XIXème siècle. Une utilisation rationnelle de l'espace, nos ancêtres étaient des gens pratiques qui maximisaient le peu dont ils disposaient. Des tensions apparaîtront avec les voisins au sujet de cet espace restreint et même avec le seigneur du lieu (voir l’affaire de la Faisanderie) au XVIIIème siècle. 3. Témoignage d'un Malgré-Nous, Marcel Hausser Marcel Hausser n'avait pu réprimer sa fibre patriotique le 14 juillet 1941 et avait entonné la Marseillaise avec quelques copains suite à quoi il avait été dénoncé puis interné à l'âge de 18 ans à Schirmeck, où il passera six mois. Six mois à devoir supporter les brimades des gardes et de leur sadique tortionnaire en chef, Karl Buck, sinistre personnage qui sera condamné à mort deux fois par les Britanniques et les Français mais que la République Fédérale allemande s'empressera de libérer lorsqu'il leur sera remis en 1955. Un jour celui-ci croisant le chemin de Marcel Hausser qui revenait du coiffeur, le gifla tellement violemment parce qu'il n'avait pas la coupe de cheveux réglementaire (le crâne rasé), qu'il tomba parterre. Schirmeck était un camp spécialement créé pour les Alsaciens récalcitrants, ceux qui écoutaient Radio-Londres, refusaient la germanisation de leur prénom, ou encore portaient un béret basque. On essayait de vous briser moralement (endoctrinement tous les dimanches dans la salle des fêtes du camp qui pouvait contenir 2000 personnes) et physiquement (comme seule nourriture : un extrait de chicorée infect le matin, un morceau de pain noir avec un fromage ou une rondelle de saucisse à midi, une louche de soupe maigre le soir, ce régime amena Marcel Hausser à manger l'herbe qui poussait à côté de son baraquement pour tenir). Tout le monde avait droit au même traitement y compris les personnes âgées de 80 ans ; sa jeunesse et une forte résistance physique lui permettront de résister. Il sera témoin de l'explosion démographique du camp qui passera de 600 à plus d'un millier de déportés dans les six derniers mois de 1941 à mesure que la répression nazie s'accentua en Alsace. Rentré à la maison et après avoir effectué 5 mois de service de travail obligatoire dans le R.A.D. il sera incorporé de force en octobre 1942. Affecté en pays annexé sudète avec un passage en Pologne pendant l'hiver 1942-43 où régnaient des températures de - 30 degrés, il est condamné à deux mois de prison par le tribunal militaire de Dresde pour propagande défaitiste anti-nazie en février 1943. Ré-affecté au régiment du 9ème Panzer- Grenadier (infanterie mécanisée de soutien des chars de combat) qui opérait sur la côte adriatique, il le rejoint début décembre 1943. Le 22 janvier 1944 les Alliés débarquent à Anzio près de Rome, le bataillon de Marcel Hausser est envoyé de toute urgence vers cette région. Les combats sont très violents et les Allemands bombardés par l'artillerie lourde de la marine et de l'armée de l'air du 6ème corps américain essuient de lourdes pertes. Après 3 jours de combat il ne reste plus que 26 hommes valides sur 120 dans le bataillon de l'Alsacien, lui-même échappe de peu à la mort à moitié enterré par une explosion. En infériorité numérique les Allemands se retirent sur les sommets des Apennins qu'ils utiliseront comme rempart pour barrer la route de Rome, le régiment de Marcel Hausser est lui aussi envoyé se retrancher sur les hauteurs près du Mont-Cassin. Cet épisode est très connu, les Alliés vont mettre 5 mois à les en déloger, ce sont les Français du Maréchal Juin qui en seront à l'origine. Ses supérieurs réclament des civils pour faire des tranchées mais les hommes du village se cachent dans les montagnes. Pour éviter une fusillade il intervient auprès du curé du village qui heureusement parlait français, ayant fréquenté le séminaire de Strasbourg avant-guerre, et le met au courant de la situation. Celui-ci fait sonner les cloches. Immédiatement les femmes et les enfants coururent vers l'église, quelques heures après les hommes se présentaient. Le lendemain, nouveau déplacement dans la région proche de Cisterna-Aprilia. Installé sur une colline comme 1er tireur de mitrailleuse sol-air assisté d'un second alsacien incorporé de force de Rothau. Une vingtaine d'officiers apparaissent, leur général demande à Marcel Hausser de l'accompagner. Il refuse prétextant ne pouvoir abandonner l'arme au deuxième servant celui-ci ne parlant pas allemand. Le général le prend à l'écart et le questionne d'où il vient et lorsqu'il apprend qu'ils sont tous deux alsaciens il l'interroge : « vous êtes donc nés Français, vous pensez devenir quoi après la guerre ? » Marcel Hausser a des convictions, il répond qu'il espère que l'Alsace redevienne française. Il s'attend à être fusillé sur place, le général lui tend alors la main en disant : « je vous félicite pour votre courage ! ». Les officiers de la Wehrmacht n'étaient pas tous d'accord avec le viol de la personnalité alsacienne qui échappait au sens commun (lire à ce propos Eugène Kurtz, « La guerre malgré-moi » qui relate des faits similaires). Quelques jours plus tard Marcel Hausser est blessé à l'avant bras par un éclat d'obus. Il obtient 15 jours de convalescence à Steinbourg après sa sortie d'hôpital. Nous sommes le 7 juin, il apprend le débarquement de Normandie à la radio. Sa permission arrivée à son terme Marcel décide de déserter son unité toujours stationnée en Italie. Il réussit à franchir le front à sa 3ème tentative en brandissant le petit drapeau bleu-blanc-rouge que les incorporés de force portaient secrètement dans leur poche. Il passe quelques semaines dans le camp américain de Pagnidi-Astiana avant d'être remis aux autorités françaises près de Naples. C'est là qu'il s'engage dans les forces françaises libres. Il débarquera avec la 1ère armée du général De Lattre de Tassigny à Saint Tropez en août 1944, ce qui le mènera jusqu'en Allemagne avec une dizaine d'autres Steinbourgeois libérés de l'emprise allemande. Il sera de retour dans son foyer pour Noël 1945. Il aura connu l'enfer des camps de concentration, celui de la guerre, la connivence de certains soldats qui savaient la défaite irrémédiable ; un gradé avisé lui conseilla de refuser la proposition qu'on lui a fait de devenir tireur d'élite, paraît-il les Alsaciens étaient très doués à cet exercice, en se faisant faire des lunettes factices chez un opticien. Marcel Hausser s'est confié à moi en octobre 2010. Je lui en suis reconnaissant au nom de tous ceux qui n'ont pas parlé après-guerre pour des motifs divers notamment cette incompréhension française du drame des Malgré-Nous et de la mise au pas d'une région entièrement incorporée de force. Le traumatisme du retour à une mère-patrie qui les a injustement traités après les avoir abandonné à leur sort a été tellement profond qu'il a fallu deux générations avant qu'« une écriture individuelle prenne en charge le destin collectif » cf. André Weckmann. 4. In memoriam, André Weckmann et Steinbourg. L'écrivain André Weckmann est né le 30.11.1924 à Steinbourg et décédé le 30 juillet 2012. Il nous a laissé une oeuvre immense en trois langues dont l'alsacien. André Weckmann a plusieurs facettes, poète, moraliste, défenseur des libertés, il était aussi à l'aise dans des écrits liturgiques que lyriques. Il a puisé une partie de son inspiration dans son village natal où il venait régulièrement se ressourcer (« je suis monté au Col de Saverne, j'ai gravi la cathédrale, je me suis assis sous un noyer à Steinbourg et j'ai posé mes questions au vent, à la pluie, au soleil »). C'est à Steinbourg qu'André Weckmann apprit l'allemand, en recopiant les sermons du curé lors de la communion solennelle et en participant à la chorale du village, les chants latins étant traduits en allemand. Qu'adolescent il acquit, de par l'emplacement de l'auberge parentale accueillant mariniers ou cheminots de passage, cette ouverture d'esprit qui le caractérisera. Qu'il fut confronté pour la première fois à la poésie en langue régionale, celle de Frédéric Mistral en langue d'oc - dont il fut le spécialiste en France - pendant qu'il se cachait en tant que déserteur de la Wehrmacht dans les caves familiales. C'est le patois du village, langue de son père, parfois mâtiné de francique maternel, qu'il employa dans ses écrits et qu'il lèguera aux générations futures. Le village enfin lui légua cet esprit rebelle qui le caractérisait depuis des générations. Steinbourg fournira le cadre et la trame de nombreux romans, s'appelant successivement Sorania (de sorna, le nom celtique de la Zorn) dans « Geschichten aus Soranien », 1973, Zornwiller (« Fonse ou l’éducation alsacienne », 1975), Ixe (« Wie die Würfel fallen », 1981) ou Blôdersche dans « La roue du paon », 1985. Dans son premier roman en 1968, « Les nuits de Fastov », le village est déjà omniprésent. Il le sera encore plus en 2007 dans « Splitter ». Dans une transposition de la mythologie troyenne sur le sol alsacien (Helena) il fera naître Achille au Nàrrebarri, la colline au nord de Steinbourg où démarra l'histoire du village. Steinbourg fera aussi l'objet de poésies dédiées, comme dans Caïn : « C'était un village pareil au mien ; posé sur sa colline verte ; dans le doux paysage des rivières Zinsel et Zorn, Sait-il ce qui advint au village ? ce village pareil au mien, ô mon Steinbourg des Dniepr et Boug, ô mon Samgorodsk des Zinsel et Zorn » (extrait). Lire André Weckmann est un voyage dans le temps, la photographie d'une époque révolue. Nous pouvons découvrir certains aspects locaux au hasard de sa biographie. Geschichten aus Soranien Ce livre raconte l'histoire d'un village alsacien des années 1870 à 1970. Dès les premières lignes on devine de quel village il s'agit, l'épisode sur le Lohrbarri, quoique pas fidèle dans le détail, s'inspire de faits réels s'y étant produits lorsque des uhlans lancés à la poursuite de l'armée de Mac Mahon atteignirent Steinbourg après la défaite de Froeschwiller. Les prénoms et les noms de famille ont été travestis mais les personnages ont réellement existé. Page 79 l'auteur évoque la sérénité du village dans l'entre-deux guerres : « Noch haben wir das schöne, gute, sorglose, einfältige Leben an der Sorana, das sich von Marikknepfle und Lorbergsylwaner nährt, das auf Waldfesten singt, turnt und bläst, das am Bach liegt im Schatten der Erlen und Weiden und fischt und liebt ». En une seule phrase il met en relief des aspects emblématiques qui perdureront jusque dans les années 1970- 1980 : les fêtes de village, le dynamique club de gymnastique et son harmonie, les antiques vignes du Lohrberg qui produisaient un médiocre cépage, les repas traditionnels du dimanche à base de Fleischsuppe, la Zorn non encore rectifiée avec ses aulnes donnant ombrage, les pâturages, la pêche, une passion de nombreux villageois. On ne peut mieux résumer le Steinbourg de l'époque. Plus loin dans le chapitre sur la seconde guerre mondiale, l'auteur précisera : « die Handlung dieser Geschichte entspricht in grossen Zügen den Vorgängen in S. (comprendre Steinbourg) in den Jahren 1940 bis 1942 ». Il y détaille la fronde ouverte de la population envers le nazisme au travers de deux évènements, la coupe de l'arbre de la liberté planté au lendemain du retour à la France et la démonstration de force des SS voulant forcer la population à rejoindre les instances nazies. Wie die Würfel fallen Page 70 André Weckmann décrit les processions religieuses qui de mémoire d'homme ont de tous temps été grandioses à Steinbourg, la presse s'en faisant même l'écho dans l'entre-deux guerres : « Am schönsten waren die Lieberherrgottsprozessionen, sagen die Älteren. Die übertrafen alles was ihr euch vorstellen könnt, ihr Jungen, da sind die Blumenkorsos die man heute in den Städten veranstaltet nix dagegen. Blumen und Maien, Fahnen und Girlanden : das ganze Dorf in der üppigen Farbenpracht, ein ganzes Jungbirkenwäldchen geschlagen und in der Gassen wieder aufgestellt, ganze Wiesen gemäht und die Gassen mit dem frischduftenden Gras bestreut, Triumphbögen aus Tannengrün und Rosen, die Plätze von der vier Altäre mit immensen Blumenmosaïken belegt : die ganze Nacht arbeiteten wir daran ; die Häuser mit Fahnen behängt in Rotweiss (le drapeau alsacien), Blauweissrot (le drapeau tricolore) und Weissgelb (celui du Vatican). Plus loin une scène dont les anciens se souviennent très bien : « Zwei Löschmänner in Galauniform, goldblanken Helm auf und die Brandaxt geschultert, führen den Zug an, der Kirchenschweizer mit Dreispitz, Hellebarde und viel Lametta schreitet würdig hinter Ihnen her. Feuerwehrunteroffiziere tragen den Himme, unter dem Hochwürden dem Herrgott das Dorf und dem Dorf den Herrgott zeigt. Dann die Musik, weisses Kepi, dunkelblaue Weste, weisse Hose im Prozessionsmarsch. Und Fahnen, Fahnen, Fahnen. Schwere samtene Vereinsfahnen ». André Weckmann insistera plusieurs fois sur la foi profonde qui guidait les actes des villageois et le soutint lui-même pendant la guerre lorsque « seul un Vater Unser le rattache au monde » (La roue du paon) : « On chantait merci par un Grosser Gott wir loben dich choral ample et magnifique qui débordait de l'église et soulevait tout le village, toute l'Alsace, et la portait devant la face de Dieu ». Dans un de ses poèmes il décrit comment les habitants se rendent à la messe basse en sabots de bois qu'ils laissent à l'entrée car cela faisait trop de bruit sur les mosaïques de l'église, suivant ensuite la messe en pantoufles. Il prétendit qu'en rejetant la langue des ancêtres les Alsaciens ont aussi rejeté la foi des ancêtres. « Que serait l'Alsace si les Alsaciens n'allaient plus à l'église ? » fera-t-il dire à Bürehanse Georges d'Ixhouse. Dans Geschichten aus Soranien il décrit le rituel du dimanche matin dont les anciens se souviennent encore : « Soranische Sonntagmorgen haben seit Generationen ihren festgelegenen Ritus. Sie beginnen mit der Siebenuhrstillmesse. Dann eilt das Volk der Weibsleute, der Wirte, der Angelfischer, der Jäger, der Fussballer (tous ceux qui ne pouvaient fréquenter la messe principale ainsi que ceux qui avaient déjà soif rajoute-t-il...) durch die halbwachen Gassen. Gegen acht werden Sie dann vom Pfarrer nach Hause geschickt. Gegen halbzehn kommt die zweite Welle mit den zwitzschernden Kinder. Und es beginnt das Hochamt. Après l'église les femmes et les enfants rentrent à la maison pendant que les hommes vont tapper une belotte ou un skat au bistrot bis die Mittagsglocke nach Hause ruft. Il est vrai qu'à Steinbourg à cette époque il y avait 12 bistrots soit 1 pour 30 hommes ! Le poète engagé Dans les années post-soixante huitardes A. Weckmann devint le chantre d'une certaine contestation jacobine (« die Gummiwand der jakoninischen Nivelierungsmaschine ») ses textes prirent un accent plus critique. Devant le lent déclin de sa langue natale piloté par les autorités scolaires interdisant de parler alsacien à l'école sous peine de sanctions, le manque de reconnaissance de nos spécificités régionales et de l'horrible destin des Malgré-Nous, ces « parias exclus du martyrologue national » pris en otage de la Realpolitik des années d'après-guerre, il pointa du doigt les errements passés des voisins de l'est comme de l'ouest avec Steinbourg en filigrane, le Steinbourg identitaire qui bravera le politiquement correct en étant le premier village d'Alsace à inscrire son nom alsacien sur les panneaux d'entrée du village, le Steinbourg nouveau de la société de consommation et le Steinbourg ancien meurtri par la perte de nombreux jeunes sacrifiés comme chair à canon, un traumatisme qu'il ne réussira jamais à exorciser. Dans La Roue du paon, il nous livre un témoignage poignant sur les monuments aux morts de la première guerre : « Les monuments aux morts alsaciens sont tous des mémoriaux de pitié et de la défaite... car voyez nos morts : ils sont tous plus ou moins nus. On ne pouvait pas, décemment, les représenter en soldats uniformés, casqués et armés. En effet, les eût-on statufiés en soldats allemands, respectant ainsi la vérité historique, les sentiments patriotiques des Alsaciens ainsi que des sous-préfets et touristes français en eussent été bafoués. On opta donc pour des morts nus et des inscriptions neutres telles « à nos morts » ou encore « morts au champ d'honneur ». Les morts alsaciens sont les seuls à être morts pour rien, même pas pour le roi de Prusse. Aucune patrie ne les réclame. Et même l'Alsace ne peut prétendre qu'ils sont morts pour elle. L'exception qui confirme la règle nous l'avons ici, à Blôdersche. Notre sculpteur est le seul à avoir osé, par une discrète adjonction de bandes molletières, atténuer quelque peu la honte alsacienne ». Il trouvait indigne que les soldats de la seconde guerre mondiale partagent le même monument que ceux de la première :" on est combien à se partager les honneurs du 11 novembre ? (1918). Compte voir, cela doit faire quatre tonnes d'engrais pour le champ d'honneur livrées par Blôdersche en deux expéditions." Personne n'était à l'abri de sa plume. N'appréciant pas qu'on sacrifie les marronniers de la rue de la gare au dieu macadam, il en fait un poème satirique. Celui-ci commence par une description bucolique des marronniers semblant coiffés d'une tartine de confiture au soleil couchant : « An unsrem waj ins dorf stehn zwanzig keschtebaim d'haleft bliejt in roserot d'haleft bliejt in wiss un iwer ne àm horizont de owe wie e schlaggelbrot lejt ufme dànnedisch » Cette strophe fait écho à une autre où le soleil couchant se réverbère sur les joues d'une enfant : « Uf unserem waj ins dorf làcht wiss und roseroterter blüescht un inger zwàanzig keschtebaim drait's maidel mir e sunnerot uf sine backle haim » La seconde paire de strophes développe le thème initial dans la même rythmique : «An unserem waj ins dorf stehn zwanzig keschtebaim d'haleft het e àx im stàmm d'haleft het e saj : dann hit noch mien se àlli uf d'sit dr güxel waiss worum » Mais les arbres une fois coupés la jeune fille ne porte plus qu'un silencieux reproche sur ses lèvres, le coucher de soleil a perdu son charme : « Uf unserm waj ins dorf lejt wiss-un-roseroter blüescht un vun de zwànzig keschtebaim drait's maidel mir e stummi klaj uf sine libbel haim » A. Weckmann dédiera plusieurs poèmes au dernier employé de la gare, Charles Stein, la démolition de la gare qui reliait le village au monde avant l'hégémonie de l'automobile signifiant pour lui la fin d'une époque. « So schnell wurds Firowe. Un ich bin mied worre. Alt worre. Üralt wie's Dorf. Dann's Dorf schrumpft ing wie's Groosels gsicht ». Prémonitoire : Hochhhyser in de Horizunt geràmmt. D'Bàach inggezühnt un kànàlisiert. D'Wyde umghäuje. D'Sangessle verbrannt. D'Hùnd sin àn de Lain ze fiehre. S' bedratte vum Ràse isch verbodde. Un d'knackes hàn in àbgezirikelte Sàndkaste ze speele ». Quoique n'habitant plus au village il avait Steinbourg chevillé au corps. Dans les années 1960 il évoque les houblonnières qui jadis occupaient l'espace communal, dans « Hopfezille » : « Hopfe in lànge Zille, fufzehn rejemanter stehn um min dorf », la Zorn de son enfance encore buissonnière dans ces années-là (on se souvient de ses crues mémorables avant qu'elle ne fut canalisée vers la fin du XXème siècle) fera l'objet d'un recueil de chansons, Liedle fir d'Zorn. Vers la fin de sa vie il publiera « Splitter », livre dans lequel il tenta d'exorciser ses vieux démons (il m'avouera quelques mois avant sa mort n'avoir pas réussi), « Steinburger Balladen » et plusieurs textes marquants. Le poète qui aima « l'ortie plus que la rose », ces orties de la forêt steinbourgeoise qu'il évoquera dans Tamieh et le cycle Don Quichotte en alsacien, il les laissait pousser volontairement à hauteur d'homme avant de les couper. Elles symbolisaient l'Alsacien qui pousse là où les « Ordnungsfanatiker » lui laissent le champ libre. Libre il l'était assurément, écorché vif, mais libre penseur, infatigable humaniste jusqu'à devenir un soutien actif pour les otages français en Afghanistan qu'il encouragea à tenir sur Radio France durant leur captivité, ils l'en remercieront à leur retour au journal télévisé de France 2. Un grand personnage qu'on n'est pas près d'oublier.


Vue aérienne


Vestiges archéologiques


Vestiges archéologiques


Photo extraite du site de l'INRAP


Photo extraite du site de l'INRAP


La Grange Dimière



















Le monument aux morts







Découvrir la commune - Vie municipale - Vivre à Steinbourg - Espace Administrés - Economie / Emploi - L'actualité - Moteur de recherche
© Mairie STEINBOURG